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Acteurs du Paris durable - Dominique Roux-Bauhain

Invité du mois

Dominique Roux-Bauhain

Décembre 2017 -
Thème du mois: 
Professeure de Marketing à l'Université de Reims Champagne-Ardenne (consommations émergentes, alternatives et collaboratives, protection et resistance du consommateur), Dominique Roux est co-fondatrice d'Alcor, une communauté multidisciplinaire de chercheurs qui explorent des phénomènes de consommation alternatifs et émergents.
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1/ Quelle tendance pour le marché d’occasion ?

Le marché de l’occasion est en forte augmentation depuis plusieurs années (environ 60 % des français disent acheter des objets d'occasion selon le baromètre ObSoCo - L'observatoire société et consommation).

Les échanges d’occasion sont une pratique ancienne, mais qui était souvent confinée à un échelon local avant l’arrivée d’Internet. Par exemple, on connaissait les petites annonces de quartier ou les pages dédiées des journaux de sa ville ou de sa région. Le phénomène des brocantes a pris de l’ampleur dans les années 1990, suivant de peu la création de chaînes de dépots-ventes (Troc de L’Ile a été créé en 1982 peu avant la célèbre enseigne australienne Cash Converters en 1984). Les plateformes ont permis de décloisonner ce marché encore davantage, à la fois par le biais de sites mondiaux tels qu’eBay, mais aussi du Bon Coin dont le succès s’explique par le caractère authentique et « entre soi » des échanges.

 

2/ Qu’est-ce que cela révèle de notre rapport aux objets ?

L’essor de l’achat d’occasion accompagne pour certains un mouvement vers la dépossession. Les moins de 30 ans par exemple ne représentent plus que 9 % des acheteurs de voitures neuves[1]. La crise économique et la baisse du pouvoir d’achat ont également accéléré le besoin de tirer parti de ces ressources inemployées et monnayables. Potentiellement, l’achat d’occasion manifeste pour d’autres une tendance à l’accumulation ou la boulimie d’objets[2]. Les plateformes contribuent par ailleurs, par des mécanismes de confiance et de réputation, à fluidifier ces échanges. Ils permettent à des particuliers de commercer entre eux et de contourner les acteurs traditionnels, les distributeurs essentiellement, pour s'approvisionner. Cette forme d’achat malin permet à chacun d’acheter à un autre « consommateur » ce dont il a besoin, lequel est lui-même content de se débarrasser de ses objets inutiles en tirant de la vente un petit subside. Cette tendance est accentuée également par le développement parallèle des pratiques collaboratives qui ne se limitent pas à ces mouvements de remise en circulation de biens usagés, mais qui engagent aussi plus largement les individus à mutualiser leurs ressources, qu’il s’agisse de leur logement, de leur voiture ou même de leurs objets. Les plateformes de location entre particuliers constituent de fait une autre alternative marchande, complémentaire, à l’achat/revente d’objets.

 

3/ Acheter d'occasion : un acte militant ou une nécessité économique ?

Nous avons identifié en 2010 trois grandes motivations – économiques, récréationnelles et critiques – expliquant la tendance à acheter d'occasion[3]. La première dimension – économique – fait référence au fait d’avoir le sentiment de payer le juste prix de choses et d’en avoir plus pour le même budget. La seconde dimension – récréationnelle – fait référence à certaines caractéristiques des produits et des circuits d’occasion, notamment le caractère original et la dimension nostalgique des objets, mais aussi le plaisir de la chasse au trésor et le contact social plus présent dans les échanges. La troisième dimension – critique – témoigne du désir des acheteurs d’occasion de réutiliser les objets pour ne pas gaspiller et de se distancier de la mode et des incitations à consommer.

Ces motivations, elles-mêmes partiellement imbriquées entre elles, dessinent 4 profils :

. Les accros de l’occasion (environ 28 % de l'échantillon) se caractérisent par une fréquentation de la plupart des circuits d'occasion et l’achat de tous types de produits. Ils se caractérisent par une forte propension à trier leurs déchets et à faire des recherches avant d’acheter. Plus ou moins équitablement répartis entre hommes et femmes, il sont plutôt âgés (58,6 % ont plus de 35 ans) et ont des niveaux de revenu supérieurs à la moyenne (54,3% gagnent plus de 2308 euros mensuels).

. Les économes critiques représentent 30 % de l'échantillon total et manifestent une forte conscience écologique et une volonté de marquer leur distance avec le système. Caractérisés par leur propension marquée à la frugalité, ce segment est plus masculin que la moyenne avec un âge moyen autour de 30 ans et des revenus faibles (39,3% gagnent moins de 1243 euros par mois). Fondamentalement, ce sont des consommateurs bricoleurs qui essaient de réutiliser et de recycler des produits (ordinateurs, imprimantes, consoles vidéo) qu'ils achètent dans des magasins spécialisés, des dépôts-ventes ou par petites annonces.

Leur quête d'économies sur des biens de consommation durables explique également leur propension à acheter des voitures d'occasion.

. Les hédonistes nostalgiques (environ 20 % de l'échantillon total) ont des scores élevés sur la dimension nostalgie. Comprenant un peu plus de femmes (60 %) que d’hommes, avec un âge moyen de 34 ans, ce segment achète des produits « plaisir » tels que des objets de décoration, des bijoux ou des bibelots. Il est plutôt amateur de brocantes et, dans une moindre mesure, fréquente aussi les magasins de seconde main.

. Enfin, les spécialistes (22 % de l'échantillon total) utilisent de manière sélective et ponctuelle des points de vente d'occasion pour certains types de produits tels que les téléphones portables, la Hi-Fi, les vélos ou les vêtements. Composé de jeunes des deux sexes, à revenus moyens (1244-2307 euros), leurs circuits privilégiés sont les friperies ou les ventes privées.

 

5/ Quels sont les freins à l’achat de cadeau d’occasion ?

Les freins à l’achat d’occasion sont essentiellement les risques de panne et donc le risque financier associé, mais aussi la peur de la contamination. Il faut donc que les produits aient l'air « neufs » ou du moins qu’ils apparaissent comme tels. Pour l'enfant, les parents acheteurs d'occasion réguliers n'ont pas nécessairement beaucoup de freins, notamment pour la puériculture ou les jouets en raison du rapport coût/durée de vie des produits (les vêtements ou les jouets évoluent très vite). L’achat d’occasion leur permet donc d'avoir plus d’objets pour le même budget.

Il est par ailleurs de plus en plus en plus fréquent d’offrir des cadeaux achetés d'occasion, voire de le faire en toute transparence pour des proches amateurs de choses anciennes, originales, uniques. L’objet d’occasion acquiert alors une valeur particulière, d’autant plus grande qu’il nécessite du temps et du goût pour être « déniché ». Le geste n’est donc pas interprété comme de la radinerie, mais comme une connivence partagée entre l’offreur et le récipiendaire sur le caractère unique du cadeau.

D’un autre côté, on observe que de plus en plus de gens revendent sur des sites d'occasion les cadeaux qui ne leur ont pas plus. En complément de la remarque précédente, ce phénomène témoigne du fait que l’achat d’un cadeau neuf, choisi à la hâte, sans connaître l’autre et ses goûts, peut être vécu comme un échec. La revente est donc souvent faite discrètement. Plus marginalement, les individus les plus sensibles à l'écologie s'affranchissent des normes sociales considérant qu'un cadeau est sacré et ne se revend pas, pour faire circuler ceux qu’ils jugent inutiles, en double ou « ratés », sans culpabilité, revendiquant désormais que ces objets méritent de circuler plutôt que de stagner dans un placard. Les recherches que nous menons par ailleurs sur le gaspillage des objets montrent sur ce point qu'une partie des objets inutilisés – et donc pour certains gaspillés – sont des cadeaux « ratés ».

 

6/ Des conseils pour les Parisien-ne-s en cette fin d’année ?

Pour les Parisien-ne-s en cette fin d’année, les sources d'approvisionnement sont très nombreuses. On peut se procurer des objets d’occasion mais parfois aussi neufs ou quasiment neuf en ligne sur des sites tels qu'Ebay, Priceminister.com ou Le Bon Coin. Localement, bien que les brocantes soient un peu moins nombreuses en hiver, les braderies de jouets ou de livres sont des lieux ludiques où il est toujours possible de faire de bonnes affaires. Enfin des cadeaux originaux en maroquinerie, accessoires, vêtements, bibelots ou vaisselle peuvent être dénichés dans les dépôts-ventes, chez les antiquaires et bien sûr aux Puces de Vanves ou de Clignancourt qui sont aujourd’hui le premier marché d’antiquités au monde.

 

Site de Dominique Roux
Site d'Alcor


[1] (http://www.slate.fr/story/75185/pourquoi-jeunes-achetent-plus-voitures)

[2] Roux D. (2016), La montée des marges : Occas’, Récup’ et re-nouveau dans la consommation, in D. Desjeux et Ph. Moati (coord.), Consommation émergentes. La fin d’une société de consommation ?, Lormont, Editions Le Bord de l’Eau, Collection Mondes Marchands, 137-153.

[3] Guiot D. et Roux D. (2010), A Second-Hand Shoppers’ Motivation Scale: Antecedents, Consequences, and Implications for Retailers, Journal of Retailing, 86, 4, 383–399.


 

 

 

 

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Mots clefs : déchet

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