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Acteurs du Paris durable - Jacques Caplat

Invité du mois

Jacques Caplat

Février 2015 -
Agronome et ethnologue, Jacques Caplat est l’auteur de nombreux rapports et ouvrages sur l’agriculture biologique dont « Changeons d’agriculture - Réussir la transition » (Mai 2014, édition Actes Sud). Il a également participé à la création du Réseau Semences Paysannes et s’est impliqué dans des actions de développement dans des pays du Sud. Il a répondu à nos questions.
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1/ Dans votre dernier ouvrage « Changeons d’agriculture* » vous  dénoncez le modèle agricole actuel. Quel est l’impact de notre alimentation sur l’environnement, et plus particulièrement sur le changement climatique ?

Il faut d'abord bien comprendre que le modèle agricole qui fait actuellement convention (l'agriculture "conventionnelle") est le résultat d'une histoire très particulière. Il s'est construit à partir de l'un des 3 principaux foyers d'invention de l'agriculture, celui du "croissant fertile" (Irak-Syrie) qui a ensuite gagné l'Europe, et s'est achevé au milieu du XXe siècle. Je dénonce un modèle agro-industriel, c'est-à-dire sa logique erronée, ses incohérences agronomiques et ses conséquences... mais je ne dénonce pas les agriculteurs, qui sont d'abord des victimes de ce modèle.


En acceptant de consommer des produits standardisés et industriels, à un prix faussé par la non-prise en compte des conséquences sociales et environnementales, nous contribuons à une dissémination générale et massive des pesticides. Leur conséquence est dramatique pour les agriculteurs qui les manipulent, pour les consommateurs, mais aussi pour tout l'environnement : eau, air, sol, biodiversité. Nous contribuons également à une gabegie énergétique : même si la France n'est pas encore au niveau aberrant de l'Amérique du Nord (où l'agriculture consomme plus d'énergie fossile qu'elle ne produit d'énergie alimentaire !), certains systèmes d'élevages industriels français ont déjà un bilan énergétique négatif. Enfin, l'agriculture est l'un des contributeurs principaux à l'augmentation de l'effet de serre et aux changements climatiques : dégagement de protoxyde d'azote par les engrais azotés (300 fois plus nocif que le CO2), transports à longue distance, déforestation des forêts primaires (pour nourrir notre bétail français !), baisse du stockage de carbone dans les sols dégradés, etc.



2/ En quoi l’agriculture biologique peut apporter des solutions ?

Il faut d'abord comprendre les erreurs agronomiques de l'agriculture conventionnelle. Elle est basée sur une approche dite "réductionniste", totalement dépassée aujourd'hui, qui conduit par exemple à rationaliser les cultures avec une seule espèce végétale par parcelle ("cultures pures"). C'est beaucoup moins performant que les "cultures associées" (plusieurs espèces par parcelle en même temps), facile à rationaliser lorsqu'il existe des surfaces à défricher, mais intenable dans un monde fini. Surtout, ce modèle se base sur des variétés végétales et des races animales sélectionnées de façon totalement théorique, standardisée et centralisée. Ces variétés et races ne sont performantes que si l'on reproduit dans les champs les conditions artificielles de leur sélection, c'est-à-dire si l'on adapte le milieu aux variétés (au lieu d'adapter les variétés au milieu comme il a toujours été d'usage) : engrais solubles, pesticides, irrigation. Enfin, ce modèle agricole est viscéralement productiviste : il cherche toujours à augmenter la production par travailleur... c'est-à-dire à remplacer les humains par des machines et à agrandir les fermes. C'était défendable dans un monde d'énergie abondante et où la main-d'oeuvre manquait (après la 2nde guerre mondiale), c'est aberrant voire criminel dans un monde d'énergie rare et chère et de chômage de masse.

L'agriculture biologique n'est absolument pas "la même chose sans la chimie".

La bio s'inspire des pratiques imaginées dans les autres foyers d'invention de l'agriculture (Amérique centrale et Asie), avec des cultures associées, des variétés et races adaptées au milieu, la restauration des sols et des écosystèmes (incluant les arbres), la valorisation des savoirs paysans, la prise en compte des besoins sociaux et territoriaux. C'est tout simplement l'invention d'une agriculture "systémique", qui met en relation l'écosystème, l'agrosystème et les humains. La suppression des produits chimiques de synthèse n'est alors qu'un "moyen" pour élaborer un agro-éco-système performant, ce n'est pas un but a-priori. Par définition, la bio apporte des solutions aux problèmes que j'ai cités... puisqu'elle est précisément basée sur leur prise en compte.


3/ Le tout  biologique peut-il nourrir la planète ?

Oui, contrairement à l'idée reçue, la bio est extrêmement performante ! Dans les pays non-tempérés (Asie, Afrique, Amérique centrale et du sud) les rendements réels dans les vraies fermes (et non pas dans les parcelles expérimentales théoriques) sont déjà supérieurs en bio qu'en conventionnel. Il n'y a aucune controverse possible, puisque toutes les études mesurant les rendements réels sur le long terme sont unanimes : celle de l'université d'Essex (qui a analysé 37 millions d'hectares dans plus de 50 pays), celle du Programme des Nations-Unies pour l'Environnement (ciblée sur l'Afrique), celle de l'ancien rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l'alimentation Olivier De Schutter.
Il n'y a qu'en Amérique du Nord et en Europe que la bio a de moins bons rendements que l'agriculture conventionnelle. C'est logique : dans ces régions, nous n'avons aucun savoir en matière de cultures associées (tout reste à inventer), et surtout les paysans sont obligés par les règlementations à utiliser des variétés standardisées sans aucune adaptation au milieu.

Lorsque vous utilisez une variété qui a été sélectionnée depuis 70 ans strictement et exclusivement pour être soutenue par la chimie et que vous la cultivez en cultures pures, il est évident que les rendements baissent lorsque vous supprimez la chimie ! C'est une tautologie... mais ce n'est pas de l'agriculture biologique au sens voulue par ses fondateurs. Oui, l'agriculture conventionnelle a de moins bons rendements si on lui supprime la chimie... mais cela ne nous dit rien sur l'agriculture biologique, qui est autre chose ! En outre, la bio demande plus de main-d'oeuvre, or tout le système des contributions sociales a été bâti pour pénaliser le travail et favoriser la surmécanisation : il faudra réformer la fiscalité du travail.
La bio peut très largement nourrir l'humanité prévue en 2050, mais il faut pour cela se donner les moyens de développer une vraie bio : sélection paysanne de variétés et races adaptées et évolutives, cultures associées, agroforesterie, valorisation de la main-d'oeuvre, etc.


4/ On nous pose souvent la question : mieux vaut manger local et pas forcément bio plutôt que du bio qui vient de l’étranger ? Qu’en pensez-vous ?

Si c'est dans un but écologique, c'est un contresens qui oublie l'impact des engrais azotés. Un agriculteur qui épand simplement 100 kg d'azote sur un hectare contribue autant à l'effet de serre qu'une voiture moyenne parcourant 10.000 km. Pour un seul petit hectare ! En matière de lutte contre l'effet de serre, il est souvent bien plus responsable d'acheter un aliment bio venant de 500 km qu'un aliment conventionnel produit à côté de chez nous. Reste, bien sûr, un autre intérêt : soutenir une agriculture locale, reliée au territoire et à la société. Mais encore faut-il qu'il s'agisse d'agriculteurs tenant compte des attentes sociales et respectant le territoire, sinon à quoi bon ? Quoi qu'il en soit, la question ne devrait pas se poser, car ce qu'il faut c'est acheter bio et local. J'ajoute même "et de saison".


5/ Des idées de passage à l’action pour les Parisiens ?

D'abord, par les choix de consommation. Manger bio, local et de saison, mais également manger moins de produits carnés. Le végétarisme n'est pas forcément accessible à tous, car les habitudes alimentaires se changent en plusieurs générations, mais la consommation de viande doit baisser. L'élevage industriel est intenable socialement, éthiquement et écologiquement. Un ruminant (vache, mouton, chèvre) doit manger de l'herbe et non pas des céréales pour être en bonne santé... et pour ne pas "détourner" des surfaces de céréales et protéagineux nécessaires pour l'alimentation humaine, en Amérique Latine (d'où nous importons le soja qui nourrit nos troupeaux) ou en Europe. Et un monogastrique (porcs, volailles) doit sortir et manger des déchets et sous-produits de fermes légumières et céréalières. Cela implique que les élevages doivent comporter moins de bêtes. De toute façon, que ce soit en bio ou pas, il est totalement impossible à l'humanité de se nourrir en mangeant autant de viande que l'Occident. Il faut donc impérativement réduire notre consommation de viande. Pour ceux qui y parviennent, être végétarien est un choix estimable.


Ensuite, il faut que les citoyens retrouvent la conscience de l'acte agricole et de la réalité de la terre. Pour cela, rien de mieux que le jardinage : jardins partagés, projets d'agriculture urbaine, Incroyables comestibles..., toutes les initiatives doivent être encouragées.


Enfin, tout citoyen peut soutenir les agricultures de demain, en pratiquant l'épargne solidaire (financer les équipements que les banques ne soutiennent pas) ou l'achat collectif de terres (pour aider l'installation en bio). L'effort ne doit pas reposer que sur les agriculteurs, nous avons tous des pratiques à changer.

Pour en savoir plus

> Le blog de Jacques Caplat : Changeons d'agriculture
> Ses ouvrages:  *"Changeons d'agriculture - Réussir la transition" (Actes Sud, 2014)

Changeons d'agriculture

et "L'agriculture biologique pour nourrir l'humanité" (Actes Sud, 2012)

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