Vous êtes ici

Acteurs du Paris durable - Christine Aubry

Invité du mois

Christine Aubry

Octobre 2015 -
Agronome de formation, Christine Aubry est ingénieure de recherches à l’INRA / AgroParisTech. Elle anime depuis juin 2012 l'équipe de recherches intitulée « Agricultures Urbaines », après avoir travaillé depuis une dizaine d’années sur les formes d’agriculture de proximité des villes.
0

1/   Quel avenir et  quelles formes pour  une agriculture en ville ?

Au sein des villes des pays développées, à commencer par la France, on trouve une grande diversité de formes d'agriculture urbaine (AU) : diverses par leur objectif (non marchandes type Jardins associatifs urbains, marchandes type serres en ville ou modèles mixtes ayant à la fois une production et un but social ou culturel), diverses par leurs supports (au sol, autour ou dans les villes lorsqu'il reste des espaces vacants, sur le bâti, dans le bâti etc..) et de productions (le plus souvent des légumes et des petits fruits mais aussi  des champignons, des algues -type spiruline - du miel, voire de petits animaux - volailles - voire de moins petits, du type des moutons, des formes d'éco-pâturage servant à la fois de tondeuses à gazon écologiques pour les espaces verts des villes et de centre d'animation pédagogique et ludique. On préfère donc parler d'agricultures urbaines au pluriel pour rendre compte de cette diversité.

Beaucoup de ces formes sont émergentes, notamment en France, mais les projets se multiplient (plus d'une 30aine à Paris, une forte mobilisation aussi à Toulouse, Bordeaux, Lyon..).

Leur avenir dépend pour partie des services qu'elles rendent ou pourront rendre à la ville. Le premier intérêt est alimentaire, même si ce n'est pas toujours quantitativement important. Par exemple, des jardins associatifs en ville ont souvent un faible rôle quantitatif pour les ménages sur le plan de leur alimentation globale : ils ne sont pas des lieux d'autosuffisance dans la plupart des cas. Mais ils ont ce que Jean-Noel Consalès, enseignant à l’Université Aix-Marseille et co-animateur d'un projet national de recherches sur les jardins associatifs (JASSUR), appelle un "sas ouvert vers la bonne alimentation" car ils contribuent à ce que des familles redécouvrent le goût de bons produits frais qu'elles cultivent elles-mêmes. D'autres formes ont un rôle alimentaire quantitatif plus net : des formes "bio-intensives" d'agriculture sur les toits ou de serres en ville peuvent produire beaucoup (on constate souvent plus que leurs équivalents en pleine terre dans le périurbain). Dans tous les cas, il s'agit d'une production alimentaire en circuits courts destinée à un public de proximité. Compte tenu de l'engouement actuel pour les produits de proximité, des intérêts spécifiques des formes d'AU dans ce domaine (cf. ci-dessous), l'avenir de cette fonction alimentaire est probablement important : là encore, on ne nourrira pas Paris ni Toulouse avec l'agriculture urbaine seule, mais elle y contribuera de façon croissante et on espère aussi qu'elle contribuera à redynamiser un secteur maraîcher périurbain parfois en forte diminution.

D'autres fonctions sont importantes et elles aussi plutôt promises à un bel avenir : les formes d'AU qui favorisent les liens sociaux et la pédagogie (jardins associatifs, fermes urbaines multifonctionnelles) correspondent à un besoin très fort et croissant des urbains de retrouver un contact avec la nature, de ré-apprendre d'où vient la nourriture, etc. Dans des situations graves comme celle de la Grèce par exemple, nos collègues sociologues grecs montrent qu'au delà de leur rôle alimentaire indéniable pour des populations en voie de paupérisation rapide, les jardins associatifs par exemple servent aussi d’échappatoires psychologiques, d'antidépresseurs (voire anti-suicide) et de lieux de re-socialisation, etc. Leur rôle thérapeutique est considérable. On pense que ces rôles là vont augmenter et donc continuer à susciter en ville des projets de type associatif ou mixte (marchand et associatif).

Enfin d'autres fonctions notamment environnementales voient aussi leur intérêt de plus en plus reconnu : rôles dans la biodiversité en ville, dans la régulation thermique des bâtiments (des serres peuvent récupérer des gaspillages de chaleur d'immeubles), dans la régulation hydrique (garder des surfaces en terre et productives dans les villes ou installer de l'agriculture sur des toits permet de stocker de l'eau de pluie). Dans certains pays ce "service rendu à la ville" est rémunéré (à New York, pour le service de la Planification Urbaine cela évite d'augmenter la taille des tuyaux). Avec le changement climatique, ce type de service risque fortement d'augmenter. Enfin, l'agriculture intra et périurbaine est le lieu privilégié de valorisation des déchets organiques urbains (car on n'a pas ou peu à les transporter). Avec les obligations européennes croissantes sur le recyclage des déchets organiques, notamment alimentaires, l'AU dans sa diversité deviendra certainement un lieu croissant de valorisation.


2/ Quels sont les contraintes et les avantages liés à ce mode de production ?

Première contrainte : le foncier.

En ville il est rare et cher, et/ou pollué. Il faut donc inventer des formes de cultures qui soient à la fois écologiques et productives. De multiples expériences (agro-écologie, permaculture, etc.) sont en cours partout en Europe et en Amérique du Nord notamment. Une contrainte qui en découle est que pour valoriser les productions il faut parfois se limiter à un marché de niche (restaurants gastronomiques, clientèle aisée...). On risque alors d'accroître la fracture alimentaire déjà existante entre ceux qui peuvent se payer des bons produits et les autres. Clairement, une autre contrainte est de trouver en ville une main d’œuvre compétente pour s'occuper de productions agricoles d'autant plus que ces projets sont souvent portés par des non-agriculteurs. On fait face aujourd'hui à un réel problème de formation de nouvelles compétences locales : agronomes certes mais surtout chefs de culture, techniciens agricoles qui sont encore trop rares en ville !

Avantages premier : les produits d’agriculture urbaine sont souvent de haute qualité gastronomique et nutritive. En effet, avec pas ou peu de transport entre lieu de production et de consommation, la récolte peut être faite à totale maturité et on peut (re)cultiver des espèces et des variétés anciennes, goûteuses, qui ont été au cours des dernières décennies exclues de la grande distribution parce que précisément elles ne supportaient pas le transport.

En découlent aussi des avantages, encore souvent à mieux quantifier, en termes d'empreinte écologique réduite par rapport à des formes plus traditionnelles d'agriculture.


3/ Consommer des aliments produits au cœur des villes ne présente-t-il pas de risque pour la santé ?

A priori la ville est un milieu pollué, par ses sols (nombreuses activités manufacturières ou industrielles) et par son atmosphère (pollution due au trafic routier par exemple). Mais on constate dans les expérimentations faites (Paris, Berlin) que s'il existe effectivement des situations à risques en ville (sols pollués pouvant être transmetteurs des métaux lourds notamment dans les légumes), d'une part, ce n'est pas le cas partout en ville, loin de là, d'autre part, dans beaucoup de cas, la pollution des sols et de l’atmosphère ne se traduit pas dans les légumes que l'on produit et enfin il faudrait pouvoir comparer les types et niveaux de pollution avec les autres formes agricoles… Est-il mieux de consommer une salade "périurbaine ou rurale", dont une récente enquête d'associations de consommateurs montre qu'une sur six contient des niveaux de pesticides dépassant la réglementation, ou une salade produite en ville sans pesticides,  où on montre que les teneurs en métaux lourds sont au moins dix fois inférieures aux normes européennes comme c'est le cas sur le toit expérimental d'AgroParisTech ? Bien sûr parler de cela est souvent très mal vu, mais il faudra un jour cesser de faire l'autruche, notamment par rapport à des produits importés, pas chers mais pas toujours produits dans des conditions très strictes.

Enfin, nous devons apprendre à vivre avec les pollutions : quand on ne peut pas les éradiquer, on peut souvent les limiter, et limiter leurs conséquences : tous les légumes ne sont pas accumulateurs de métaux lourds, on peut avoir de bonnes pratiques de production et de consommation (laver des légumes feuilles permet d'éliminer la quasi totalité des dépôts atmosphériques sur les feuillages).


4/ Des conseils pratiques pour les Parisiens qui souhaitent se lancer dans l’auto-production ?

On peut en effet donner de grands principes d'évitement des pollutions si on se trouve dans un milieu (notamment un sol) concerné : production plutôt des légumes fruits que feuilles ou racines si le sol ou l’atmosphère sont pollués. Les aromatiques semi pérennes comme le thym accumulent plus (parce qu'elles sont exposées tout le temps)  que des non pérennes comme le basilic. Mais on ne peut pas aller très loin car il y a une forte variabilité entre espèces voire entre variétés ! De manière générale, il semble qu'à partir du 3-4e étage, on ait beaucoup moins de risques de dépôts de métaux lourds dus au trafic. De même, il vaut mieux éviter le bord immédiat des voies à fortes circulation. A Paris, le bord du périphérique ou la place  de la Concorde ne sont pas idéals...

Mais il faut aussi se rappeler qu'on a plus de risques par inhalation que par ingestion : or, il n’est pas interdit de promener son bébé en poussette au ras des pots d'échappement, et bien des écoles, stades, etc. sont situés au bord même d’infrastructures polluantes !

Posez-lui vos questions
Mots clefs : agriculture urbaine

Les éco-actions liées

Pour donner votre avis, commenter et poser vos questions, vous devez d'abord vous inscrire ou vous connecter sur le site.