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Acteurs du Paris durable - Luc Abbadie

Invité du mois

Luc Abbadie

Avril 2016 -
Professeur d’écologie à l’Université Pierre et Marie Curie, Luc Abbadie est directeur de l'Institut d'Écologie et des Sciences de l'Environnement de Paris, il a mené de nombreuses recherches sur la biodiversité et s’intéresse notamment aux relations entre la structure des communautés et le fonctionnement des écosystèmes.
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1/ Plus de 51% de la population mondiale vit aujourd’hui en milieu urbain. Pouvez-vous définir les particularités de ce milieu. Peut-on parler de « bio-ville » ?

Pour l’écologue que je suis, il y a trois manières de voir le milieu urbain.

La ville est un milieu construit, qui offre aux humains un habitat protecteur vis-à-vis d’un certain nombre d'aléas environnementaux, où sont concentrées les ressources et où ces ressources sont rapprochées de leurs consommateurs. En ce sens, la ville permet  a priori d'améliorer l'efficience d'usage des ressources, en particulier dans les domaines de l'énergie et des transports : elle est en principe très « écologique ».

On peut aussi voir la ville comme un écosystème presque totalement ouvert, à la différence des écosystèmes naturels qui eux sont plutôt fermés. Cela signifie que la ville est dépendante d'un flux continu de ressources provenant de l'extérieur, qu'elle ne recycle pratiquement rien sur place et qu'elle exporte donc une grande partie de ses déchets. De ce point de vue, raisonner sur le développement des villes sans intégrer totalement celui des espaces alentours, qui peuvent s'étendre à grande distance de la ville, est prendre le risque d'une conception non durable du milieu urbain.

Troisième point de vue, celui d'un milieu de vie très artificiel, où la biodiversité et les processus naturels sont peu présents et souvent difficiles à percevoir. Or, l’un des grands défis du XXIe siècle est la mise en synergie des dynamiques de développement humain et des dynamiques de la biosphère. La difficulté est que la majorité des habitants de cette planète vit en milieu urbain, c'est-à-dire qu’elle n'a plus de contact sensible avec la nature. Pour cette raison, la qualité de la nature que l'on installe ou réinstalle en ville est un point crucial : au-delà des enjeux environnementaux, esthétique et de santé, il y a aussi des enjeux d'éthique du rapport de l'homme à la nature et de la nature de la nature avec laquelle on veut se réconcilier.

 

2/ Les Parisiens semblent très demandeurs de plus de nature en ville : un phénomène passager ou une véritable révolution de la pensée ?

Cette demande des Parisiens est une très bonne nouvelle. Elle traduit évidemment un souhait d'amélioration du cadre de vie, mais elle exprime aussi une nouvelle conscience de l'insertion de l'humain dans les dynamiques de la biosphère. Cette demande est celle d'un développement qui n’est plus conçu contre la nature, ou en dépit de la nature, mais avec la nature. Cette manière de penser n'est pas nouvelle, mais dans le monde occidental elle était jusqu'à présent très minoritaire. On assiste donc effectivement à une véritable révolution intellectuelle sans laquelle toute tentative de changement de nos trajectoires de développement, toute tentative de maintien de ce que l'on appelle communément les grands équilibres écologiques qui sont indispensables à notre survie, serait strictement illusoire.

 

3/Quel(s) rôle(s) particulier(s) peut jouer la nature à Paris ?

En ville, la nature visible c'est-à-dire la biodiversité, a de nombreux impacts positifs sur la qualité de vie.

Elle contribue, faiblement mais significativement, à la réduction de la pollution de l’air et a des conséquences, encore mal quantifiées, sur le sentiment de bien-être et le niveau de stress. Ses effets les plus importants sont enregistrés par rapport à la température et au cycle de l'eau. Les arbres des rues réduisent la température de l'air ambiant de 1 à 2°C et diminuent significativement le flux de chaleur entrant dans les bâtiments ; en hiver, les toits végétalisés réduisent la perte de chaleur par les bâtiments. Au total, l’économie d'énergie pour le chauffage ou la climatisation peut dépasser facilement les 10 %. Quant au phénomène d'îlots de chaleur urbain, il est réduit en moyenne de 2 à 4°C en cas de végétalisation significative, voire de beaucoup plus en cas de canicule. La végétalisation des toits, comme la perméabilisation des sols, permet de réduire facilement de 50 % la hauteur d'eau en cas d'événement pluvieux de forte intensité. Conduire une politique de renaturation des villes, c'est conduire une forme de politique de santé publique.

La nature en ville peut être installée ; mais on peut aussi la laisser s’installer spontanément. Il s'agit alors de créer les conditions favorables à la vie. Le maintien et l'expansion de la biodiversité en ville est de première importance pour réduire l'ampleur de la crise de la biodiversité en tant que conséquence du changement climatique. En effet, la mobilité des espèces est un point clé de leur survie compte tenu du déplacement en cours des zones climatiques. Les villes, qui occuperont bientôt entre 2 et 3 % de la surface des continents, mais dans les aires les plus productives des continents, doivent devenir aussi des zones perméables ou accueillantes pour la biodiversité : il y va de la survie de nombreuses espèces.

 

4/ Comment concilier les usages de la ville et les aménagements propices à la biodiversité ?

Les deux caractères clés du vivant sont l'hétérogénéité et la diversité. De ce fait, tous les acteurs, citoyens, associations, commerces, entreprises, services municipaux, élus, établissements d'enseignement et de recherche, etc. devraient être encouragés à prendre des initiatives à la mesure de leurs moyens et à leur échelle. On peut concevoir des zones fortement végétalisées et d'autres faiblement ou pas du tout ; on peut concevoir des continuités écologiques au niveau de la rue sans pour autant chercher à tout relier à tout ; on peut diversifier les plantations d'alignement, créer des micro-écosystèmes sur les balcons ou aux fenêtres, pousser des plans biodiversités conçus à l'échelon de la région ; on peut aussi rétablir le cycle de la matière organique par le compostage en pieds d'immeubles, développer une agriculture urbaine de proximité en libérant les espaces nécessaires, gérer les terrains vagues comme des patchs provisoires de biodiversité, faciliter la colonisation des façades d'immeubles par la biodiversité spontanée, recycler l’eau en provenance des toitures, ouvrir des potagers dans les cours d’écoles, de collèges et de lycées, etc.. Bref, l'imagination doit prendre le pouvoir !

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