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Acteurs du Paris durable - Benjamin Tincq

Invité du mois

Benjamin Tincq

Co-fondateur du collectif OuiShare et co-organisateur du POC21, Benjamin Tincq est spécialiste de l’économie collaborative.
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1/ On entend beaucoup parler d'économie collaborative, selon vous,  que se cache-t-il derrière ce terme ?

C'est un terme en vogue depuis quatre ou cinq ans environ, que nous avons contribué à populariser au sein de OuiShare. Il désigne un ensemble de pratiques émergentes permises par les réseaux pair-à-pair : économie du partage ; mouvement maker, fablabs et open source (partage des plans sous licence libre) ; financement participatif, monnaies numériques et complémentaires... En fait, il faudrait peut-être parler d'économies collaboratives au pluriel, tant ces modèles peuvent aujourd'hui revêtir des trajectoires et des réalités assez différentes.

 

2/ Pouvez-vous en donner des exemples qui favorisent la transition écologique ?

Le domaine que je trouve le plus intéressant à ce titre, car il laisse entrevoir un changement systémique profond, c'est celui de la fabrication distribuée en open source et plus spécifiquement le concept de "Fab City".

Les Fab Labs et lieux de fabrication numériques mettent à disposition de tous (souvent avec un abonnement, une adhésion, une location à l'usage ou parfois gratuitement) des outils de fabrication numérique de type imprimante 3D, découpe laser, fraiseuse numérique, électronique connectée... Ils donnent surtout accès à une communauté d'usagers et à des formations qui permettent l'apprentissage entre pairs de ces processus de création. Ils peuvent ainsi mener à bien leur projet, qu'il s'agisse d'un meuble aquaponique, d'un drone, d'un vélo cargo ou de la réparation d’un appareil électronique ou d'un textile abîmé… et idéalement en partager ensuite les plans en open source sur Internet.

L'idée derrière la Fab City, c'est d'aller bien au-delà de l'impact que peuvent avoir ces lieux en termes de démocratisation des moyens de production (ou plus exactement de prototypage) et de repenser la ville toute entière comme un lieu de production, et non plus uniquement de consommation. L'impasse écologique et économique dans laquelle nous sommes aujourd'hui est en grande partie le résultat de 200 ans d'industrialisation au cours desquels l'acte productif et l'acte de consommation ont été séparés géographiquement et socialement. Aujourd'hui, la plupart des gens n'a plus aucune conscience ni de comment ni de où sont fabriqués les objets du quotidien. De plus, d'un point de vue métabolique, les centres urbains d'aujourd'hui importent des biens industriels assemblés au sein de supply chains globalisées et rejettent une quantité faramineuse de déchets qui vont finir en décharge ou en incinérateur, avec leur lot de résidus toxiques.

Avec la Fab City, on inverse ce modèle du "PITO" (Product In, Trash Out) pour aller vers le "DIDO" (Data In, Data Out), la ville devient productrice de ses propres ressources en maillant les acteurs productifs : fablabs, artisans, PMEs, acteurs industriels, citoyens producteurs... et en fermant la boucle des ressources consommées sur le territoire, dans une logique de zéro déchet et d'économie circulaire. Ce concept est né au Fab Lab Barcelone sous l'impulsion de son fondateur Tomas Diez, et aujourd'hui 7 autres villes se sont engagées dans cette démarche, parmi lesquelles Boston, Shenzhen ou Amsterdam... peut-être bientôt Paris ? En tout cas, il s'agit d'une vision urbaniste de long terme avec des objectifs à 40 ans très ambitieux : 100% de production locale d'énergie renouvelable et au moins 50% de biens industriels et de nourriture produits localement, également.

 

3/ Pensez-vous que ce mode de production accélère également l’émergence de solutions alternatives ? Avez-vous des exemples concrets de solutions ayant émergé grâce au numérique ?  Et L’open source dans tout ça ?

L'année dernière dans le cadre de la COP21, OuiShare a organisé en collaboration avec le collectif allemand Open State, le programme POC21 ou "Proof Of Concept" du potentiel de la fabrication distribuée et de l'open source pour inventer les solutions écologiques de demain. Pendant 5 semaines de résidence au Château de Millemont dans les Yvelines, plus de 100 makers ont co-développé 12 prototypes de solutions open source, parmi lesquels un concentrateur solaire, un mobilier de cuisine low-tech durable, un système de monitoring énergétique open source ou encore une "douche circulaire" permettant de réutiliser en temps réel 10 litres d'eau chaude avec un système de pompe et de filtre, afin de diminuer par 10 la consommation d'eau et d'énergie nécessaire à une douche.

Nous avons présenté ces projets pendant la COP21 au 104 avec la Coalition Climat 21 et au sein de l'expo Paris De L'Avenir, et ils ont eu un franc succès. Ce que nous avons voulu démontrer, c'est que ce mode de production est crucial pour répondre aux enjeux de la transition écologique. Il permet à la fois une mise en commun des efforts de R&D pour inventer les solutions de demain ; une re-localisation plus aisée de la production dans une logique de Fab City ; une plus grande durabilité et réparabilité des produits grâce à la transparence sur les matériaux et processus de fabrication et donc un changement de posture du consommateur, qui comprend enfin comment sont fabriqués ses biens.

Aujourd'hui, nous travaillons sur plusieurs dispositifs dont le but est de permettre le passage à l'échelle de ce nouveau paradigme de production "post-industrielle". La transposition du concept de la « Fab City » à l'échelle du Grand Paris en est un par exemple. D'autres incluent un fonds d'investissement impact ou encore un studio de développement pour des entreprises sociales développant ce type de solutions.

 

4/ L’essor technologique génère aussi des impacts sur l’environnement (énergivore, consommation de ressources rares, etc.). Finalement, le jeu en vaut-il la chandelle ? Et dans quel(s) cas ?

L'enjeu en termes de consommation de ressources est réel et critique : Philippe Bihouix dresse par exemple dans son livre « L'âge des low techs » un portrait assez sombre mais malheureusement réaliste de l'inexorable épuisement des ressources métalliques. La plupart des outils de la transition écologique comportent même souvent un ou plusieurs composants qui participent de cet épuisement : les couches de silicium des panneaux photovoltaïques, les batteries des véhicules électriques, les aimants permettant aux éoliennes de convertir leur rotation en énergie... Ces composants se recyclent très mal, voire pas du tout, et pour certains d'entre eux la quantité disponible de terres rares ne permet pas leur déploiement à l'échelle de la planète.

Ce problème critique est encore plus marqué dans des secteurs comme l'électronique grand public ou l'électroménager, où la durée de vie moyenne d'un smartphone est de 2 à 3 ans, où celle d'une machine à laver est de 5 à 6 ans. C'est pourquoi il est absolument fondamental de repenser en profondeur la façon dont nous produisons tous ces objets, afin qu'ils soient robustes, durables, réparables et produits localement dans une démarche d'économie circulaire. Pas uniquement l'économie circulaire au sens "recyclage", qui ne doit être que le "dernier recours", mais celle qui permet le réemploi des composants, la réparation, l'évolutivité, la modularité, etc.

Le modèle de la Fab City nous offre un cadre pour penser ce changement de modèle productif, et des projets comme Fairphone, le smartphone modulaire et réparable, et L'Increvable, la machine à laver conçue pour durer 50 ans, sont parmi les pionniers d'une nouvelle génération d'inventeurs et d'entrepreneurs.

 

5/ Des conseils pour les Parisien(ne)s ?

 

Tout d’abord, un rendez-vous incontournable : le Festival Zero Waste organisé par Zero Waste France du 30 juin au 2 juillet au Cabaret Sauvage à Paris, qui sera le premier rendez-vous incontournable du zéro déchet et de l'économie circulaire, où seront notamment abordés le sujet de la "contre-obsolescence programmée" mais aussi de nombreuses autres thématiques comme la gestion des bio-déchets et le compost, les systèmes d'échange locaux d'objets (troc, prêt, don, etc.) ou encore l'essor des magasins de vente en vrac sans emballage.

 

Ensuite, une invitation : n'hésitez pas à pousser la porte d'une Fab Lab ou d'un lieu de fabrication près de chez vous : le Grand Paris en regorge : VolumesWoMaDraft Ateliers, le Carrefour Numérique de La Villette, La Nouvelle Fabrique, Le FacLabICI Montreuil, l'Ecodesign Fab Lab, le Petit FabLab de Paris, l'Electrolab, le TechShopUsine.io...

 Enfin, une proposition : pour s'initier à la fabrication numérique et au making entre amis ou en famille, pourquoi pas offrir une Makerbox ?

Quelques infos :

OuiShare est un collectif, une communauté, un accélérateur d’idées et de projets dédié à l’émergence de la société collaborative : une société basée sur des principes d’ouverture, de collaboration, de confiance et de partage de la valeur.

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Mots clefs : Biodiversité-Semences-Partage-Echange-Troc

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