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Acteurs du Paris durable - Etienne Delprat

Invité du mois

Etienne Delprat

Juin 2017 -
Thème du mois: 
Auteur notamment du "Manuel illustré de bricolage urbain", Etienne Delprat est architecte de formation mais aussi artiste. Il a cofondé le collectif YA+K (www.yaplusk.org) qui réunit de jeunes architectes, urbanistes et designers et est également intervenant, à l'Université Paris-Sorbonne autour des thématiques des pratiques alternatives.
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1/ Quelles sont les valeurs/la philosophie du DIY et ses champs d’application ?

Le DIY est un mouvement (contre-)culturel associé à un état d’esprit fondé sur des valeurs telles que l’émancipation, l’autonomie (intellectuelle), l’esprit critique… C’est aussi une certaine conception politique, sociale et pédagogique qui se fonde sur l’idée que c’est par le faire et l’expérimentation, l’émulation et le partage que l’on peut se ré-approprier et comprendre le monde dans lequel on vit et être acteur/producteur de son quotidien.

Celui-ci peut ensuite s’appliquer dans de multiples domaines. Il est avant tout une démarche, tant individuelle que collective, qui vise à s’approprier et à partager des savoirs et des savoir-faire, à produire en dehors des circuits classiques. Le domaine de l’informatique et du web constitue un champ d’expression historique avec le hacking et l’open-source qui ont infusé un ensemble de domaines et illustrent bien les logiques du DIY. On peut le retrouver tant dans des domaines professionnels – nouveaux modèles économiques, autre manière de faire, de concevoir, de produire, émergence de nouveaux services et lieux, etc.- que dans celui des loisirs. Expérimenter en cuisine ou apprendre à utiliser un outil, à construire quelque chose en regardant des tutoriels sur Internet peut dans l’absolu renvoyer au DIY. Mais celui-ci est avant tout porteur d’une vision politique et sociale que l’on tend aujourd’hui à parfois mettre au second plan et qui est peut-être au fond le « critère » de différenciation. Le DIY incite à penser autrement le rapport à l’économie, au social et au politique.

 

2/ Est-ce une tendance nouvelle ?

Le DIY est né dans les années 60 avec l’émergence des mouvements Hippies et Yippies* . Il a trouvé un second souffle dans les années 80 avec le mouvement Punk. On est aujourd’hui dans une forme de troisième vague que certains, pour la différencier, propose d’appeler Do It Together, Do It With Others. Ils ont le mérite d’insister sur la dimension « partage ». Pour ma part, j’aime l’idée d’un DIY 2.0 qui montre que cette troisième vague s’appuie en grande partie sur l’explosion du Web, des réseaux sociaux, de l’open source et de l’open-hardware… tout en assumant la « trace » historique. Le fond est toujours là, la pensée et l’action se réactualisent.

 

3/ Le Web regorge de tutoriels en tout genre pour créer soi-même, réparer, détourner des objets du quotidien. Comment expliquer cette tendance ? Qu’est-ce que cela traduit selon vous (notamment une prise de conscience de l’impact de la consommation sur l’environnement, etc.) ?

C’est un phénomène sociétal très intéressant qui peut s’expliquer par différents facteurs : la volonté de proposer et de diffuser des alternatives aux logiques dominantes mais également le simple plaisir de partager ces expériences ou encore le goût du défi et de l’innovation. La question du médium a toujours été centrale dans le DIY. Le format du Fanzine a été inventé avec la mouvance Punk qui l’utilisait comme un vecteur de communication interne à sa communauté. Avec le Web, cette logique communautaire se voit transformée. Les communautés locales ou d’affinités peuvent se rencontrer, échanger et partager avec tous. Les créneaux de diffusion spécifiques se voient compilés sur la toile et chacun peut facilement partager depuis chez lui sa production avec le monde entier. Je pense que les individus et communautés ont toujours expérimenté, inventé, réparé … mais aujourd'hui on peut tous assez simplement partager cela sur la toile, d’où cet effet de masse. Cela comprend aussi tous les côtés « pervers » du Web et des réseaux sociaux.

Là encore, il s’agit d’observer le sens et les valeurs sous-jacentes. En tous les cas, la simple volonté d’émancipation et de créativité que toutes ces vidéos traduisent est assez prometteuse.

 

4/ Comment voyez-vous l’évolution de cette tendance (fablab, makers, etc.) ?

Cette “démocratisation” des pratiques et du partage par le web est passionnante et a sûrement de véritables effets : ceux qui sont en recherche d’alternatives ou portés par leur curiosité peuvent se trouver embarqués presque malgré eux dans une démarche un peu dissidente et subversive face aux logiques de consommation actuelles. C’est sûrement la raison pour laquelle le secteur marchand tente de récupérer les dynamiques et imaginaires du DIY (loisirs créatifs, bricolage …). Lorsque c’est le cas, l’action est vidée de l’état d’esprit initial contre-culturel et libertaire et de sa vision politique sous-jacente.

Il en va de même, avec la multiplication des lieux de fabrication, type fablabs, qui sont intéressants, mais dont les potentiels émancipatoires et communautaires sont parfois peu explorés. Il faut voir si nous sommes dans un effet de mode, ce que je ne pense pas, ou si l’émergence de ces lieux et leur multiplication vont modifier en profondeur nos manières de concevoir et de produire.

L’imprimante 3D est un outil magnifique et une très belle illustration de la capacité d’innovation dont est porteuse la mouvance DIY. Mais il est nécessaire d’aller au-delà de la fascination de la figurine en plastique en train de prendre forme sous nos yeux pour saisir ce que cela peut impliquer dans nos modes de production et de consommation futurs. La vitesse de développement, les communautés qu’elle réunit, les perspectives qu’elle ouvre sont immenses.

Le plaisir et le ludique sont importants mais ils doivent mener à penser autrement son rapport aux mondes et aux autres.

 

5/ Des conseils pour le Parisiens ?

Aller visiter les fablabs, repair-cafés, bricothèques qui s’installent autour de chez vous. La rencontre humaine et le partage autour d’un objet à fabriquer, à réparer, autour d’une idée ou du visionnage d’un tutoriel font partie du processus et participent beaucoup du plaisir qui accompagne le sentiment d’accomplissement de voir son meuble construit ou sa machine réparée. Ensuite explorez et expérimentez ensemble : construisez du mobilier urbain, plantez vos pieds d’immeubles, improvisez des moments festifs, bref réappropriez-vous l’espace public, concret et politique. Vous pouvez aussi faire une vidéo et la partager sur le web ou encore nous rendre visite à l’HYPER, notre fablab-café situé en périphérie parisienne, occasion d’explorer le territoire métropolitain…

 

Pour un panorama des pratiques actuelles : http://www.editionsalternatives.com/site.php?type=P&id=1168

Pour passer à l’action, notre dernière publication : http://www.editionsalternatives.com/site.php?type=P&id=1824

Pour trouver les outils et passer un moment convivial : http://yaplusk.org/hyper/

Pour nous contacter : collectif@yaplusk.org

* Les Yippies, plus engagés politiquement que les Hippies, voulaient continuer le combat contre la société et ses injustices. Ils étaient pour la plupart des jeunes de gauche actifs, dressés contre la guerre au Vietnam et le racisme. On ne les trouvait qu'aux Etats-Unis , à la fin des années soixante. Les hippies désiraient avant tout profiter de la vie !

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Mots clefs : DIYS

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