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Invité du mois

Jean-Marc Jancovici

Octobre 2012 -
Thème du mois: 
Ingénieur polytechnicien, consultant et conférencier, Jean-Marc Jancovici est un expert français reconnu, spécialisé dans les problématiques énergétiques et climatiques. Depuis 2001, il collabore avec l’ADEME et développe la méthodologie Bilan Carbone, qui permet aux entreprises et aux collectivités d’inventorier les émissions de gaz à effet de serre générées par leurs activités. Il est également l’initiateur du Bilan Carbone Personnel qui évalue l’empreinte carbone de la vie quotidienne d’un particulier. Il a répondu à quelques questions.
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1/ Le dérèglement climatique en quelques mots c’est…

En quelques mots, c’est compliqué ! Le dérèglement climatique est la conséquence, avec quelques décennies à quelques siècles de retard, de l’augmentation de nos émissions de CO2 et marginalement de quelques autres gaz (méthane, dioxyde d’azote…). Il est en fait une des conséquences de l’augmentation de nos activités productives, agricoles et industrielles. Il est donc lié aux activités de l’Homme.

 

2/ Entre les épisodes de canicules et les fontes de glaces exceptionnelles, les perturbations climatiques sont-elles liées au réchauffement de la planète ?

Désormais, la réponse est « oui en moyenne ». Le climat n’est pas un système dans lequel chaque année est exactement identique à la précédente. Il y a toujours eu des évènements hors normes, c’est-à-dire des années un peu - voire beaucoup - plus chaudes ou froides. Pour noter un changement, ce qui compte c’est la fréquence de ces épisodes hors normes. Et pour mesurer cette fréquence, il faut étudier une longue période de temps.

Depuis plusieurs décennies, on mesure les températures partout sur les terres émergées, et on a regardé comment elles évoluaient. Décennie après décennie, on constate une dérive des températures observées, avec l’apparition de températures extrêmement chaudes en quantité significative. On peut donc dire que les canicules et sécheresses ont commencé à augmenter en fréquence à cause du réchauffement climatique.

Sur d’autres évènements extrêmes, comme les tempêtes, on ne peut pas encore faire un lien. L’accélération de la la fonte de la banquise est bien une conséquence du réchauffement climatique, et cela va impacter aussi le temps qu’il fait chez nous, car le système climatique est un grand ensemble interconnecté. Cette fonte semble aller bien plus vite que l’idée qu’on s’en faisait il y a quelques années seulement, ce qui illustre bien que l’incertitude n’est pas une garantie d’absence de risques.


3/ Quels seront les endroits de la planète les plus sensibles au dérèglement climatique ?

Cela dépend de l’ampleur du réchauffement, et du sens donné au mot « sensible ». Parle-t-on de la disponibilité de l’eau, du rendement des cultures, de la survie des espèces, du développement des maladies, de l’atteinte aux infrastructures, ou même de guerre ou d’effondrement ? Cette question simple en apparence fait en pratique l’objet d’un rapport de 800 pages dans le cadre du Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat (GIEC), et ce rapport est réalisé à partir d’études qui font cent fois plus de pages !  Mais il n’y a pas de région du monde qui soit certaine de ne pas devoir s’en faire, si c’est cela la question.

Par ailleurs, la prospective a toujours beaucoup de mal à cumuler de plusieurs impacts sur un même territoire (stress alimentaire+maladies+manque de pétrole…), or c’est en général comme cela qu’arrivent les choses les plus désagréables.

 

4/ A quelle situation s’attendre en 2050 ?

Je ne sais pas, puisque c’est une autre manière de poser la question précédente ! Seule certitude : le climat va désormais dériver pendant des siècles à cause de l ‘inertie de l’océan et des glaces polaires. Et d’autres évolutions vont prendre place en même temps. Nous aurons bientôt de moins en moins de pétrole, qui permet le développement d’une société très réactive, qui peut produire et transporter vite. L’absence d’efforts immédiats (laisser faire) a toutes les chances de nous emmener vers un monde de plus en plus violent et chaotique, qu’une bonne partie des lecteurs de ces lignes verraient de leurs yeux.

 

5/ Quelles seraient les 2/3 mesures phares à mettre en place au niveau global pour limiter efficacement le réchauffement climatique ?

Il n’y a pas de gouvernance planétaire aujourd’hui, mais s’il y en avait une, les principales mesures à mettre en place seraient les suivantes :

 - Monter progressivement le prix des énergies fossiles de manière concertée et prévisible.

C’est le principe de la taxe carbone, mais elle relève de compétences nationales et non internationales.

- En outre, la seule marge de réponse significative pour obliger ceux qui ne veulent pas jouer le jeu serait de traiter cette taxe comme une TVA, ce qui reviendrait à mettre un prix du carbone dans les échanges internationaux.

 

6/ Vous avez participé à l’élaboration de la notion de Bilan Carbone personnel : quelles actions quotidiennes sont les plus importantes à faire pour limiter mes émissions de gaz à effet de serre ?

Je vais vous répondre en classant les moyens d’actions par poste d’émissions :

- Les émissions de gaz à effet de serre d’un Français sont dues pour environ ¼ d’entre elles, à ce qu’il mange. A l’intérieur de ce poste, la viande et les laitages représentent la moitié des émissions. Pour être le plus efficace dans la limitation des émissions de GES* sur le poste « Alimentation », il faut arrêter de manger du bœuf, tout au moins en limiter sa consommation.

- Le second poste est le chauffage, s’il est fait avec du gaz ou du fioul (l’électricité émet moins de GES). En appartement, c’est plus compliqué qu’en maison, car il faut isoler l’ensemble de l’immeuble et/ou changer le système de chauffage. Cela n’est pas simple dans le cadre des copropriétés, ou des relations propriétaire-locataire. Ce qui est immédiat, c’est de baisser le thermostat, même si pour que cela soit le plus efficace il faut que tout l’immeuble le fasse.

- Le troisième poste d’émissions, ce sont les déplacements. Là où il faut agir le plus vite et où l’impact est grand, ce sont les déplacements en avion. Pour un individu, voyager en avion revient à émettre autant de GES que si la distance parcourue l’avait été en voiture…

- Enfin, le poste le plus important est celui des achats : quand on achète un produit, on « achète » aussi les émissions des industries (extraction minière, métallurgie et chimie, transformation, transport…) qui ont été mobilisés pour le produire. Un gros poste, particulièrement élevé chez les Parisiens, est l’électronique, l’informatique (ordinateurs, TV...), dont il faudrait limiter fortement les achats, surtout que tout est importé !

De manière générale, une partie de la solution au problème passe par des mesures de restriction de la consommation. Mais… si nous ne « faisons rien », la baisse de consommation va arriver de manière imprévisible et plus violente, comme maintenant, au lieu d’être contrôlée si nous nous y prenons dès maintenant. Il n’y a hélas plus la possibilité de préserver à l’infini le niveau de consommation actuel à 7 milliards d’hommes : la planète n’est pas assez vaste pour cela.

 

7/ Un petit mot pour convaincre les Parisiens de faire évoluer leurs habitudes pour diminuer leur impact sur le réchauffement climatique ?

Nous avons un problème avec le changement climatique parce que lutter contre le changement climatique, c’est finalement contrarier l’élément central, l’énergie, qui a permis à la civilisation industrielle d’émerger. C’est sur cette énergie que sont basés consommation, facilité de déplacement, taille du logement, loisirs, « acquis sociaux », viande à tous les repas, et faire avec moins est un programme complet, pas une action à la marge.

Il n’y a par ailleurs pas de niveau unique pour agir. Chaque maillon est indispensable (individu, gouvernement), même si aucun n’est suffisant. Les individus doivent se faire à l’idée que la consommation va baisser. Ils doivent se dire qu’agir contre le changement climatique, c’est agir pour la paix à nos portes.

Agir individuellement est donc nécessaire et bon pour sa conscience, mais ce n’est pas suffisant : il faut aussi voter en conséquence !

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Mots clefs : expert, cycliste

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