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Invité du mois

Alice Audouin

Décembre 2012 -
Thème du mois: 
Vous êtes artiste et souhaitez intégrer la thématique du développement durable dans vos créations ? Vous êtes un esthète et vous êtes intéressé par les liens qui existent aujourd’hui entre l’art, le design et le recyclage ? Découvrez l'interview d'Alice Audoin, co-fondatrice et présidente de l'association COAL, coalition pour l'art et le développement durable, responsable développement durable chez Havas Média, auteure de nombreux ouvrages et maître de conférences à l’Université, Alice Audouin multiplie les initiatives pour sensibiliser aux problématiques environnementales.
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Elle milite notamment pour rapprocher les secteurs de l’art et du développement durable sans tomber dans le « bricolage » d’objets de récupération. Pour elle, les artistes doivent s’emparer des grands enjeux sociétaux et environnementaux contemporains et être associés aux réflexions globales sur l’écologie dans la mesure où ils ont un rôle central pour sensibiliser les citoyens. Elle a répondu à nos questions.

1/ Vous avez cofondé Coal sur l’art contemporain et le développement durable : quels sont les objectifs de cette coalition ?

L’aventure a démarré en 2004 lorsque j’étais chez Novethic et que j’organisais un colloque international à l’Unesco nommé « L’artiste comme partie prenante ». C’est à cette occasion que j’ai rencontré Lauranne Germond, qui est maintenant la directrice et la commissaire d’exposition de Coal.

Coal a été fondée en 2008 par des professionnels de l’art contemporain, du développement durable et de la recherche. L’objectif est de développer les liens entre environnement, développement durable et art contemporain.

En 2010, nous avons créé le prix Coal Art et Environnement qui récompense chaque année, à hauteur de 10 000€, un projet d’artiste contemporain qui travaille sur des thématiques environnementales. Le thème en 2012 est « La Ruralité » et celui de 2013 sera « L’Adaptation ». En effet, on parle aujourd’hui beaucoup d’adaptation au changement climatique. Le terme fait également écho, du point de vue de la biodiversité, aux théories de l’évolution de Darwin. La combustion d’énergies fossiles crée des bouleversements climatiques qui nécessitent des processus d’adaptation extrêmement rapides. On parle d’une augmentation de la température de 2° à 6°C d’ici 2100, la Banque Mondiale estime qu’elle sera probablement de 4°C : la question de fond est donc de savoir si, en tant qu’espèce, nous allons être capables ou non de nous adapter à ces changements.

Par ailleurs, Coal assure des commissariats d’exposition à la fois dans des centres d’art mais également dans divers lieux, dont le Domaine de Chamarande . Enfin, le troisième grand objectif de COAL est d’entrainer le plus de monde possible dans le mouvement, à travers une plateforme que nous allons mettre en ligne début 2013 et qui s’appellera « Ressource ». Cette plateforme aura pour but de fédérer l’ensemble des acteurs  et de créer des passerelles  entre les milieux des collectivités, des entreprises, des institutions et des artistes.  De manière plus globale, elle permettra d’aborder les questions du développement durable en intégrant les dimensions sensibles, imaginatives et relationnelles portées par le milieu artistique.

Nous sommes à la fois Français mais avec une très grande ouverture internationale, en témoigne un réseau de partenaires en Europe et l’organisation du premier atelier d’échange européen sur le thème Art et Écologie. Nous avons par ailleurs mené la première étude internationale pour le ministère de l’Écologie sur toutes les initiatives dans le monde sur le thème Art et Écologie.

2/ L’art produit par essence des objets qui ne sont pas utilitaires et les exposent sur des événements éphémères qui produisent nombre de déchets. Dans ce cas, comment l’art peut-il être un vecteur de développement durable ?

L’art est utile et les événements artistiques ne sont pas éphémères. L’art produit des objets qui sont bien évidemment utiles car absolument indispensables à la création de la pensée et de l’imagination. L’utilité de l’art est plus que jamais réaffirmée dans un monde où des valeurs plus matérielles ont pris une place considérable.

Certaines pratiques artistiques contemporaines sont conçues comme des événements mais cela ne veut pas dire que ces événements ne sont pas pérennes. Si vous prenez un coup de poing, cela dure une demi-seconde mais la conséquence peut être trois mois d’hôpital (c'est une image, bien sûr ! - rires). Ainsi, même si certaines pratiques artistiques sont fondées sur des moyens éphémères, aucune pratique artistique ne vise un effet temporaire.

L’art est donc forcément un vecteur de développement durable étant donné qu’il va être capable de créer des représentations, des impressions, des idées, des images qui permettent de modifier l’appréhension que l’on a de son environnement, de son rôle de citoyen, du rôle de l’artiste. Le développement durable consiste à changer et il n’est possible de changer qu’à travers ses représentations, ses images, ses valeurs, en un mot : par sa culture. C’est pourquoi la culture joue un rôle majeur dans le changement vers des modes de vie plus durable.

3/ Quel est, d’après vous, le rôle des artistes sur les enjeux sociétaux et plus spécifiquement sur les questions de développement durable ?

Chez Coal, nous considérons que les artistes sont de véritables parties prenantes. En effet, les artistes sont l’expression de la société civile car ils peuvent intégrer des visions de long terme et surtout des visions désintéressées, qui ne reposent pas sur des partis pris ou des prés carrés.

L’artiste, de par sa liberté, peut tout à fait être un porte-parole d’une société civile, d’un intérêt général et non pas d’un groupement d’intérêts. Nous pensons donc que le rôle de l’artiste est d’incarner la société civile en termes de valeurs, d’exigences, de visions, d’attentes et qu’en cela il est une entité importante à écouter.

Les artistes sont également les mieux armés aujourd’hui pour mettre en œuvre le changement parce qu’ils raisonnent dans des dynamiques très souvent collaboratives, participatives, dans lesquelles ils portent eux-mêmes des approches multi-parties prenantes. Par ailleurs, ils créent un contenu culturel sur une nouvelle donnée de l’humanité, celle de la responsabilité sociale et environnementale. Ils permettent donc de donner un sens, de compléter un discours qui est jusqu’ici davantage scientifique, technique ou politique. Pour nous, l’artiste donne corps et chair – chair sensible- à une mutation de société.

4/ Pouvez-vous nous présenter quelques artistes parisiens qui travaillent sur la thématique du recyclage ?

Le gagnant du prix Coal 2011 est un artiste extrêmement intéressant qui se nomme Stefan Shankland. Ses recherches autour du recyclage de gravats lui ont permis de créer un matériau qui s’appelle « Marbre d’ici » à partir de gravats issus de chantiers de démolition.  Le projet a été inauguré le 30 novembre 2012 à la ZAC du Plateau à Ivry-sur-Seine. 

Il y a également Lucie Chaumont qui a été présentée lors de l’exposition au domaine de Chamarande. Elle fait un travail très intéressant sur les déchets dans une œuvre nommée « Empreinte écologique » où elle a moulé en plâtre tous les packaging qu’elle a utilisés en un an.

5/ Est-il possible de réfléchir à un nouveau design en utilisant des matériaux qui ont déjà eu une première vie ?

Bien évidemment, les designers réfléchissent depuis toujours à l’éco-design. Ce nouveau design existe et est en expansion. Toutes les logiques d’éco-design à partir de matériaux déjà existants, toutes les logiques d’« upcycling », qui consistent à utiliser des matériaux qui ont déjà été utilisés en en faisant des objets qui gagnent en valeur ajoutée, sont de vrais voies. C’est une tendance extrêmement forte qui, en plus, est rentable économiquement.

Par exemple, à l’occasion de son lancement, vous pouvez découvrir le nouveau site : « La petite fabrique postale ». Partenaires depuis 2007, Extramuros et Le Groupe La Poste s’engagent pour le développement durable, en concevant et distribuant des objets réalisés à partir d’anciens sacs postaux afin qu’ils deviennent Objets Infinis.

6/ En quelques mots, comment les déchets peuvent-ils se mettre au service de l’art et devenir des matériaux nobles ?

Il ne faut pas raisonner en termes de déchets ou d’ordures mais en termes de matières, d’objets, de ressources qui peuvent intéresser un artiste par sa forme, sa couleur, sa fonction, sa texture en regard d’une création. Ce que l’on voit comme un déchet peut être considéré de manière totalement différente par un artiste.

A titre d’exemple, on peut voir les œuvres magnifiques de l’artiste béninois Romuald Hazoumé, qui construit ses œuvres à partir de déchets, tout comme le grand artiste ghanéen El Anatsui.

7/ En décembre, quelles sont les expositions sur ce thème à ne pas louper ?  

L’exposition à ne pas louper, c’est l’exposition d’hiver Coal-Domaine de Chamarande dans l’Essonne qui s’appelle « Spécimens » et dont le fil conducteur consiste à réinterroger la science au regard des nouveaux enjeux écologiques. L’objectif sera de créer de nouvelles méthodes pour considérer le vivant et, à travers cette culture scientifique qui est parfois interrogée de façon ludique, de toujours participer à une sensibilisation sur le thème de l’écologie.

Vous pouvez aussi aller voir l’exposition de Fabrice Hyber au MAC/VAL. L'exposition suggère un recyclage infini des objets par leur réappropriation en y insufflant du poétique, de nouveaux usages et une détermination artistique.

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