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Invité du mois

Marc Dufumier

Février 2013 -
Ingénieur agronome, enseignant-chercheur et chevalier de l’ordre du Mérite agricole, Marc Dufumier dirige la chaire d'agriculture comparée à l’École d’Ingénieurs AgroParisTech. Il est notre invité du mois et a répondu à quelques questions.
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Marc Dufumier dénonce les déséquilibres engendrés par l’agriculture intensive et plaide en faveur d’une agriculture biologique et de l’utilisation du compost. Impliqué dans de nombreux projets de développement agricole, en France comme à l'étranger, il travaille notamment sur les modes de production et de consommation durables. Découvrez son interview.

1/ Un ingénieur agronome, en quelques mots, c’est…

L’ingénieur agronome essaye de comprendre les techniques agricoles et leurs conséquences sur le sol. Les agronomes conseillent les agriculteurs et tous ceux qui travaillent en relation étroite avec eux (industrie alimentaire, banque, etc.). Certains se spécialisent sur des aspects particuliers de l’agriculture : la sélection des semences, l’amélioration des races animales, la fertilité des sols, la protection des cultures, la fertilisation, etc. Le métier d’ingénieur agronome est donc un métier assez complet.

Pour ma part, je travaille en appui à des projets de développement agricole et de développement rural dans les pays du Sud. Mes interlocuteurs les plus importants sont les paysans pauvres du tiers-monde, mais j’échange également avec des porteurs de projets, d’autres ingénieurs agronomes, des compagnies semencières, des banques. Je rencontre également des politiques qui conçoivent des projets de développement au nom de l’intérêt général. Mon métier consiste à créer les conditions socio-économiques pour que des agriculteurs qui travaillent pour leur propre compte modifient leurs techniques agricoles et pratiquent une agriculture en conformité avec l’intérêt général. Enfin, je suis professeur à AgroParisTech qui est l’Institut national agronomique de Paris.

 

2/ Comment définiriez-vous la situation agricole actuelle dans le monde ? Et en France ?

La situation agricole dans le monde est considérablement déséquilibrée. Un pays comme la France surproduit par exemple -par rapport à ses besoins- de la poudre de lait, des poulets et des céréales. La France exporte donc du blé de qualité vers les pays déficitaires du Sud. Or si de nombreux pays du Sud manquent de certains produits de première nécessité (les céréales, le sucre, le lait et la viande), c’est qu’ils sont concurrencés localement par nos exportations. À l’échelle mondiale, il y a donc un grand déséquilibre dans les échanges agro-alimentaires.

 

3/ Pour pallier les problèmes engendrés par les pratiques agricoles actuelles, vous parlez d’agro-écologie et d’agriculture intensément écologique. Pouvez-vous nous expliquer ces concepts et leurs avantages ?

L’agro-écologie, au sens strict du terme, est la discipline scientifique qui tente d’expliquer le comportement des agroécosystèmes : des écosystèmes modifiés par l’agriculture. L’agriculture qui s’en inspire est l’« agriculture intensément écologique », laquelle défend un usage intensif des ressources naturelles renouvelables et, à l’inverse, un usage le plus économe possible de l’énergie fossile qui coûte très chère.

Plus précisément, c’est une agriculture qui utilise intensivement les rayons du soleil et transforme l’énergie solaire en énergie alimentaire. En effet, le sucre, l’amidon et les lipides de nos aliments proviennent du gaz carbonique présent dans l’air qui se transforme en hydrates de carbone grâce au mécanisme de la photosynthèse. L’énergie alimentaire vient donc de l’énergie solaire et du gaz carbonique, qui sont deux ressources naturelles abondantes et renouvelables.

Nous avons aussi besoin dans notre alimentation de protéines. Or fabriquer des protéines c’est rajouter de l’azote, qui constitue 80% de l’air, dans ces fameux hydrates de carbone. Un usage intensif de l’azote, qui est là encore, une ressource gratuite, abondante et renouvelable, est donc possible. Pour ce faire, on peut cultiver des plantes de la famille des légumineuses comme le trèfle, la luzerne ou le soja pour nourrir des animaux et comme les lentilles, les pois-chiches, les fèves ou les haricots pour nous nourrir. Ces plantes fabriquent des protéines mais fertilisent aussi les sols en azote et permettent de ne pas utiliser des engrais azotés de synthèse, très coûteux en énergie fossile.

Pour les éléments minéraux, ce sont les arbres, avec leurs racines profondes, qui sont capables d’aller chercher ces minéraux dans les sous-sols, de les puiser et de les stocker dans leurs feuilles. Ainsi quand la feuille morte tombe à terre, elle enrichit la couche arable et permet donc de se passer d’engrais chimiques.

4/ Pourquoi faites-vous la promotion des circuits courts ?

La gestion en circuit court permet de relancer une agriculture inspirée de l’agro-écologie grâce à la demande des consommateurs. Ainsi, un grand nombre d’agriculteurs pourraient se convertir à ce type d’agriculture et commercialiser des produits de haute qualité gustative, nutritionnelle et sanitaire en circuits courts, sans trop de transports et donc sans trop de consommation de carburant. Cette agriculture permet d’éviter les dégâts environnementaux (pollution des nappes phréatiques) et sanitaires (pesticides sur les fruits et les légumes). Relancer en circuits courts de petits bassins de production biologique me paraît donc très raisonnable.

Mais le circuit court, c’est aussi gérer en proximité les cycles du carbone, de l’azote, de l’eau et des éléments minéraux. En France, il y a un excès d’azote et un manque de légumineuses en Bretagne en raison de l’élevage trop spécialisé, mais dans le bassin parisien, où l’on cultive des céréales, on a un déficit d’azote. On est donc contraint d’importer des légumineuses (et donc de l’azote) du Brésil pour nourrir les élevages bretons et d’utiliser, dans le bassin parisien, des engrais azotés de synthèse fabriqués grâce à du gaz naturel russe ou norvégien ! Il faudrait plutôt cultiver des légumineuses en Bretagne en circuit court et effectuer une rotation des différentes plantes dans le bassin parisien pour fixer l’azote et pouvoir se passer d’engrais chimiques.

 

5*/ L'agriculture urbaine et les espaces verts en général ont un rôle social et de bien-être important. Pensez-vous que faire pousser des fruits et légumes en ville soit crédible d'un point de vue du rendement, de l'efficacité énergétique et économique ?

Oui, c'est crédible ! Il n'y a aucun problème à faire pousser des fruits et des légumes en ville, pour peu que les terrains n'aient pas été trop perturbés lors des constructions urbaines.

La ville de Paris est même l'un des rares endroits en France à ne pas connaître l'effondrement des abeilles et des insectes pollinisateurs pour la fécondation des arbres fruitiers.

 

6/ On entend aujourd’hui beaucoup parler du compost des déchets organiques : comment cela fonctionne-t-il ? Est-ce une alternative viable aux produits chimiques utilisés dans l’agriculture ?

Le compost est une des alternatives aux engrais chimiques. C’est le résultat de la décomposition de toute une série de matières organiques. En général, on essaye de mélanger dans de bonnes proportions le carbone des feuilles mortes et des pailles ainsi que des résidus azotés (résidus de légumineux ou de plantes vertes). On peut aussi faire des fumiers compostés où le compost est enrichi avec des déjections animales, riches en azote. L’intérêt d’un compost, c’est que tous les parasites et agents pathogènes qui pourraient faire du tort aux cultures sur lesquelles on va l’épandre sont détruits, grâce à l’élévation de la température durant la décomposition. Le compost peut donc être une des alternatives aux engrais chimiques car il est constitué d’un bon mélange carbone-azote et contient des éléments minéraux, présents dans les résidus végétaux.

Le compost est une méthode qui marche aussi bien en France que dans les pays du Sud mais il est toutefois plus difficile d’implanter cette technique dans les pays semi-arides car le compost doit être régulièrement arrosé. Dans les pays du Nord, comme la France, on reproche souvent au compost d’être exigeant en travail car il faut très régulièrement le remuer pour le ré-oxygéner. Cela représente du travail supplémentaire qui est souvent manuel. En soi, ce n’est pas un mal dans un pays où il y a 10% de chômage comme la France mais du coup, il faut que la production qui en découle soit bien rémunérée.

7/ Selon vous, mettre en place un compost individuel ou un lombricompost peut-il avoir un réel impact sur l’environnement ?

Oui. Le lombricompost est un compost qui se décompose plus vite qu’un compost classique car on utilise des lombrics. Ces vers grignotent la matière organique, la digèrent et renvoient des déjections, rendant la transformation de ce compost beaucoup plus efficace. La lombriculture est une technique assez savante que l’on peut d’ailleurs presque « mécaniser » en faisant des tunnels de lombriculture avec d’un côté les matières organiques déposées pour constituer du compost et de l’autre côté, le compost déjà digéré par les lombrics.

Si on sort du champ de l’agriculture, on peut bien sûr utiliser nos résidus de cuisine, peaux de banane ou épluchures de pommes de terre pour faire un compost collectif et fertiliser un jardin proche. Dans certaines régions où il existe des jardins partagés, cela peut être une excellente méthode. Mais le tri des déchets et l’entretien du compost sont un peu contraignants car il faut fréquemment remuer le compost au risque de ne pas atteindre une élévation de température suffisante. Je connais des lieux où les gens se mettent en commun pour avoir un lieu de compostage et je pense que c’est un premier pas vers un meilleur respect de l’environnement.

8*/ Quels sont les freins actuels à la généralisation du compostage urbain de proximité pour une utilisation directe et locale (parcs et jardins, jardinières privées et publiques) ?

La principale difficulté à la généralisation du compostage est de se mettre d'accord à plusieurs pour réaliser ce compostage, en bas d'un même immeuble. Chacun doit bien faire le tri pour bien isoler les matières organiques au sein de ses déchets.

 

9 / Que peuvent faire les Parisiens, à leur échelle, pour promouvoir une agriculture de qualité et respectueuse de l’environnement ?

En termes de consommation, il y a des leviers pour promouvoir une agriculture de qualité et respectueuse de l’environnement grâce, notamment, aux jardins partagés. Les producteurs urbains de fruits et légumes peuvent commercialiser des produits en circuits courts qui ont toutes les qualités d’un produit biologique. Cela me paraît de bonnes initiatives surtout pour les régions où le chômage sévit.

Tous les urbains peuvent faire l’effort d’acheter des produits biologiques mais le vrai problème de l’agriculture inspirée de l’agro-écologie, c’est qu’elle est plus artisanale, moins mécanisée. Ce qui est un avantage pour la Nation -une agriculture non toxique et qui fait travailler des gens- se traduit sur le marché par des produits chers. C’est pourquoi, parallèlement au développement d’une agriculture biologique et urbaine, il faut également lutter contre les inégalités de revenus et faire en sorte que plus de gens aient le pouvoir d’achat nécessaire pour consommer des produits biologiques.

Il a aussi un effort à faire en termes d’éducation car de nombreux jeunes ne portent pas grand intérêt à leur nourriture et préfèrent renouveler plusieurs fois leurs smartphones. Il faut donc arriver à ce que, dans les arbitrages que nous faisons tous dans nos achats, nous renoncions à quelques produits un peu frimeurs pour attacher plus d’importance à notre alimentation.

*Les questions 5 et 8 ont été posées par Amélie Natache, membre du réseau des Acteurs du Paris durable. Merci à elle pour sa participation !

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Mots clefs : expert, jardinier, solidaire, compost

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Je reviens du Festival International du film d'environnement où j'ai vu le doc "Secrets des champs". Marc Dufumier y est interviewé et tout cela est fort instructif sur l'agroécologie, les liens entre cultures - ravageurs - auxiliaires. Je vous conseille donc vivement ce documentaire réalisé par Honorine Perino et disponible en DVD.

http://www.iledefrance.fr/festival-film-environnement/programmation-2013/secrets-des-champs/

Portrait de apd_admin

Merci Amélie pour ces questions. Vous retrouverez les réponses de Marc Dufumier dans l'interview ci-dessus.

A bientôt

Portrait de Amélie A

Bonjour, 

 

Merci pour cette occasion donnée au dialogue !

 

J'ai rencontré un certain succès avec la plantation de salade en jeune pousse et l'élevage de lombrics composteurs sur mon balcon parisien ... je m'interroge sur le changement d'échelle de cette expérience !

Je développe un projet collectif autour d'une parcelle pour produire des comestibles en conception permaculturelle - actuellement : en recherche d'une parcelle ou d'un toit !

 

Je remarque que l'agriculture urbaine et les espaces verts en général ont un rôle social et de bien -être important. Pensez-vous que faire pousser des fruits et légumes en ville soit crédible d'un point de vue du rendement, de l'efficacité énergétique et économique ?

 

Selon vous quels sont les freins actuels à la généralisation du compostage urbain de proximité pour une utilisation directe et locale (parcs et jardins, jardinières privées et publiques?)

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