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Françoise-Hélène Jourda

Invité du mois

Françoise-Hélène Jourda

Mai 2013 -
Françoise-Hélène Jourda est une architecte française reconnue internationalement pour son engagement en faveur de l’éco-construction. Elle dirige un cabinet d’architecture à Paris ainsi que le département « Architecture et Développement Durable » de la Faculté d’Architecture de Vienne.
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Pionnière de l’architecture environnementale, Françoise-Hélène Jourda mène notamment le projet de réhabilitation de la Halle Pajol, dans le 18e arrondissement, projet architectural écologique qui fait la part belle aux matériaux durables et où le bois est mis à l'honneur. À travers l’ensemble de ses travaux, elle ouvre de nouvelles voies pour construire autrement et transformer nos manières de vivre en nous aidant à adopter des modes de vie plus respectueux de l’environnement.


1/ L’éco-construction en quelques mots c’est…

C’est une construction qui essaie de minimiser l’impact qu’elle aura sur les générations futures. Pour cela, il faut construire de manière flexible pour que la construction puisse s’adapter aux besoins des générations futures ou, au mieux, être démontable. Puis il faut considérer l’impact de la construction dans tous ses aspects, en particulier sur les ressources en air, en eau, en énergie, en matériaux et sur les ressources du sol.

Quand on parle de ressources en air, on a une réflexion sur les rejets de gaz à effet de serre et sur la présence de composés organiques volatiles qui impactent la santé des habitants. Pour la ressource en eau, il s’agit de minimiser l’impact du bâtiment sur la consommation d’eau soit en diminuant celle directe du bâtiment, soit en récupérant les eaux de pluie pour les réutiliser, soit en traitant les eaux grises pour en faire des eaux claires, soit encore en utilisant des matériaux qui ont besoin de peu d’eau pour être élaborés. Ensuite, c’est le recours à l’énergie qui doit être minimisé aussi bien au niveau de la consommation du bâtiment que dans ce qu’on appelle l’énergie grise, c’est-à-dire celle qui est incluse dans les matériaux qui vont être utilisés dans le bâtiment. Pour les matériaux, il s’agit donc d’utiliser les matériaux les moins impactants possible du point de vue de la ressource, en utilisant le maximum de matériaux renouvelables. Enfin, il s’agit de réduire l’impact au minimum sur les sols et de préserver leurs propriétés du point de vue de la perméabilité, des plantations possibles, etc.


2/ Quels impacts un bâtiment a-t-il sur l’environnement ?  

Un bâtiment peut avoir énormément d’impacts ! Il peut avoir, comme nous venons de le dire, des impacts sur les sols, sur les consommations en ressources,etc.  Mais un bâtiment peut avoir toute une autre série d’impacts qui sont difficilement mesurables comme les impacts sonores, les impacts générés par le chantier de construction et les impacts visuels. Un bâtiment a toujours beaucoup d’impacts, l’important est de pouvoir les minimiser autant que possible.


3/ Éviter, réduire ou compenser les impacts sur l’environnement d’une construction : où sont les priorités et quelles sont les solutions ?

Il faut d’abord réduire les impacts sur l’environnement au strict minimum et compenser le peu d’impacts restants. Pour les réduire au minimum, on va construire par exemple des bâtiments extrêmement économes en énergie puis on va compenser ces consommations énergétiques par de la production issue d’énergies renouvelables. C’est ce que nous avons fait sur la Halle Pajol où la toiture photovoltaïque est là pour compenser la consommation énergétique du bâtiment lui-même.


4/ Pouvez-vous, justement, nous présenter le projet de réhabilitation de la Halle Pajol  et vos partis pris environnementaux ?

Le projet de la Halle Pajol concerne une halle industrielle désaffectée depuis de nombreuses années qui date du début du 20ème siècle.  Quand on nous a demandé de rénover cette halle, nous avons pris le parti de conserver la halle dans sa structure et, sous la halle, , nous avons décidé de construire un bâtiment en bois à énergie positive, totalement indépendant de la structure metallique .

La structure de la halle, avec ses pans de toiture orientés plein sud, nous a amenés à choisir une couverture de panneaux solaires pour aboutir à 3 500m² de cellules photovoltaïques ! Connaissant la surface et la rentabilité de ces cellules, nous connaissions de fait la valeur maximale de la consommation du bâtiment. Il fallait encore tenir là-dedans et cela a été très dur. Nous avons donc diminué la consommation d’énergie au minimum pour qu’elle ne dépasse pas la production d’énergie renouvelable Je ne pense pas que nous aurions pu réduire plus que nous l’avons fait à moins de changer le programme :  diminuer le nombre de gens que peut accueillir le bâtiment, n’ouvrir la salle de spectacle qu’une fois par semaine ou occuper  les chambres de l’auberge qu’aux deux tiers. Si on prend la totalité de l’utilisation du bâtiment, on aboutit à une consommation qui est légèrement inférieure à la production des cellules photovoltaïques en toiture. Le pari est tenu !

De plus, nous avons choisi le bois car c’est un matériau renouvelable. Si on l’utilise maintenant, il sera toujours disponible pour les générations futures car il aura repoussé et il est très facilement recyclable et démontable.

Il faut savoir que le bois se recycle quasiment cinq fois de suite.
Nous avons aussi mis en place un système de récupération des eaux de pluie pour l’arrosage du jardin mais nous n’avons pas pu traiter les eaux grises du bâtiment pour les réutiliser. Ce sera pour un prochain projet ! En règle générale, nous avons essayé d’utiliser les matériaux les plus écologiques possibles pour la construction et nous avons isolé la bibliothèque avec de la ouate de cellulose, un déchet de papier fragmenté. Nous n’avons pas pu le faire pour l’auberge de jeunesse car nous n’avions pas la place. En effet, c’est un matériau qui, pour une même efficacité d’isolation énergétique, demande des épaisseurs plus importantes. Pour économiser l’énergie, nous avons utilisé des power pipes, des éléments que l’on branche sur les tuyaux d’évacuation des douches de l’auberge de jeunesse pour récupérer la chaleur de l’eau qui en ressort. Nous allons également réaliser un jardin, sous la halle, qui est quelque chose de très important dans ce projet et un puits canadien, installé sous le jardin, permettra de rafraichir l'air l'été ou de le chauffer l'hiver avant qu'il ne soit insufflé dans le bâtiment.


5/ Comment intégrer la question de la biodiversité dans une réflexion plus générale sur l’urbanisme, au delà d’une toiture végétalisée ?

On peut déjà utiliser les bons matériaux et les bons végétaux aux bons endroits : utiliser des végétaux locaux, des surfaces perméables aux pluies, des matériaux qui peuvent constituer des niches possibles pour toute une série de petits animaux. Je pense que c’est déjà l’essentiel.

Si vous utilisez un vieux mur de pierre, les interstices seront des niches pour les insectes, les escargots et une multitude de larves. Si vous avez une pelouse alors plein d’autres animaux vont trouver leur place dans le sol. Vous pouvez également faire des « bars à papillons » c’est-à-dire de petites surfaces d’eau où les insectes et les papillons peuvent se rafraichir et boire l’été, etc. Il y a toute une série de petits éléments qu’on voit peu mais qui font partie de démarches allant vers la préservation de la biodiversité dans les parcs et jardins des villes.
Il peut y avoir également une grande diversité de végétaux installés dans les villes qu’il faut essayer de renouveler et d’entretenir le plus intelligemment possible, en réutilisant les déchets de la taille pour du compostage par exemple.

Les bâtiments eux-mêmes peuvent y participer car un bâtiment en bois est beaucoup plus acceuillant pour de la microfaune qu’un bâtiment en béton, sec et très chaud.


6/ Quel rôle les architectes peuvent-ils jouer dans la transformation de nos modes de vie pour un plus grand respect de l’environnement ?

Ils peuvent faire ce que je fais ! Ils peuvent essayer de construire intelligemment en prenant en compte les autres : ceux pour qui ils construisent, les voisins, les habitants du quartier et au-delà, toute la planète. Ils peuvent essayer de réduire vraiment l’impact de leurs constructions de manière globale : refuser de climatiser les bâtiments, essayer de réduire les consommations de chauffage au minimum, apporter de l’éclairage naturel partout et utiliser des matériaux renouvelables. Le but n’est pas de construire comme moi car chacun a son expression architecturale mais se poser à chaque fois la question : Pourquoi ce matériau à cet endroit ?

Le rôle de chaque citoyen est de vivre avec des principes et de réfléchir en quoi son mode de vie correspondant aux principes qu’il a élaborés mais je pense que l’architecte a beaucoup plus de responsabilités que cela car il construit pour les autres. Il est au service, non pas d’un client mais de tous les acteurs de la société. Le promoteur et le politique demandent des choses et seul l’architecte peut proposer des solutions pratiques. Les architectes se doivent donc de faire des propositions qui sont le plus possible en accord avec leurs propres convictions et avec celles de leurs clients. Et quand je vois aujourd’hui des bâtiments qui se construisent tout en béton, ça me fait peur !


7/ Est-il possible de faire de Paris une ville où la nature a une place de choix ?

Il y a du travail bien évidemment mais je pense qu’il y a un encore un certain nombre de sites disponibles dans Paris où on peut préserver des espaces naturels. La périphérie du Paris intra-muros offre pas mal de potentiel à la création d’espaces verts assez importants. Il y a aussi les toitures plantées qui ont beaucoup d’intérêt dans une ville comme Paris car cela a des effets du point de vue de la biodiversité mais aussi de qualité de l’air et permet de stocker les eaux de pluie. Je crois, oui, qu’il y a un potentiel important dans Paris pour donner à la nature une place de choix.

Mots clefs : expert

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