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Acteurs du Paris durable - Robert Vincent Joule

Invité du mois

Robert Vincent Joule

Avril 2014 -
Thème du mois: 
Robert-Vincent JOULE figure parmi les chercheurs francophones en psychologie sociale les plus connus. Il est professeur à Aix-Marseille Université dont il a dirigé durant de nombreuses années le Laboratoire de psychologie sociale.
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1/ Pensez-vous que les découvertes étonnantes réalisées en psychologie de l’engagement puissent influencer profondément les manières de mobiliser pour une transformation écologique de notre société ?

Je l’espère mais il faut rester modeste et, hélas, ne pas être trop pressé, car l’application que l’on peut faire d’un savoir scientifique donné – pour peu qu’il dérange – est souvent  plutôt tardive. La raison est relativement simple : le savoir sur l’Homme, ne plaît généralement pas au moment où il est produit. Pensez à Copernic et Galilée ( l’Homme n’est plus au centre de l’univers ), pensez à Darwin ( l'Homme n’a pas été crée en un seul jour ), pensez à Freud ( l’Homme n’est plus le " maître dans sa propre maison " ). Les avancées de la connaissance sont, en leur temps, le plus souvent, à proprement parler, inacceptables, tant elles bousculent nos façons de penser. Roland Barthes écrivait, justement, il y a une cinquantaine d’années : "La science va vite et droit en son chemin, mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière… " Toute proportion gardée, ce que nous apprend de l’Homme la psychologie sociale, n’est pas toujours très flatteur. Le savoir scientifique élaboré par les chercheurs en psychologie sociale bafoue cette belle image de l’Homme rationnel portée, au moins depuis le siècle des Lumières, par la doxa : les comportements découlant des idées, il suffit de modifier les idées – par l’information et par la persuasion – pour modifier du même coup les comportements.

Malheureusement, informer ne suffit pas, convaincre  non plus. Il y a un monde entre ce que les gens savent devoir faire et ce qu'ils font réellement. Par exemple : 95% des personnes interrogées se déclarent concernées par la propreté de l'environnement et prêtes à ramasser des papiers par terre. Mais quand on les observe à leur insu, elles ne sont que 2% à le faire effectivement. Dans le même ordre d’idée, les intentions d’achat de produits durables, ne prédisent pas l’achat effectif, comme Leire et Thidell[1] l’ont récemment montré en analysant l’ensemble des données disponibles. Ce décalage entre les idées et les actes ne concerne, bien sûr, pas uniquement l'écologie. Les chercheurs l’ont observé dans tous les domaines. La conception de l’Homme qui voudrait donc que les actes découlent naturellement des idées a fait long feu. De façon plus générale, les chercheurs qui ont analysé les actions de communications, les campagnes de sensibilisation, en s’appuyant sur plusieurs centaines – je dis bien plusieurs centaines – de recherches publiées et de rapports d’études, en arrivent à la même conclusion : si de telles démarches sont efficaces pour modifier les idées, elles ne le sont guère pour modifier les comportements effectifs. Autant le savoir. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’informer ou qu’argumenter ne sert à rien. L’information et l’argumentation sont nécessaires pour promouvoir les idées, les connaissances et les prises de conscience recherchées, mais elles ne sont pas suffisantes, en tant que telles, pour déboucher sur de nouveaux comportements.
La question n’est donc pas seulement " Comment promouvoir les bonnes idées ? ", elle est aussi et surtout " Comment passer des bonnes idées aux bons comportements ? "

2/ Connu pour vos travaux de recherche fondamentale en psychologie sociale vous êtes aussi l’initiateur d’une communication engageante. Comment se traduit-elle dans les faits ? Comment vous y prenez-vous pour favoriser le passage des bonnes idées aux bons comportements et donc finalement pour changer nos comportements ?

La question du changement de nos comportements est une question très difficile. Pour ma part, je suis sollicité, en tant que chercheur, depuis une bonne vingtaine d’années déjà pour tenter d’apporter une réponse à cette question. Prenant actes des limites des actions "classiques" visant la promotion de nouveaux comportements – pro-environnementaux notamment – j’ai testé l’efficacité de plusieurs nouvelles démarches. J’ai appellé "communication engageante" celle qui, de recherche en recherche, s’est avérée la plus efficace, son intérêt étant de déboucher à la fois sur des changements d’idées et, bien sûr, sur des changements de comportements effectifs. La "communication engageante" est, en fait, une demarche d’intervention qui repose sur l’articulation entre deux champs de recherches traditionnellement disjoints, l’un ayant fait la preuve de son efficacité lorsque l’on recherche des changements d’idées et l’autre lorsqu’on recherche des changements de comportements. Pour être plus précis, elle s’appuie à la fois sur les connaissances e?labore?es par les chercheurs travaillant dans le champ de la communication et de la persuasion, et sur celles e?labore?es par les théoriciens de l’engagement.
Concrétement, quitte à me limiter un peu, les questions à traiter restent, comme dans le cadre de la persuasion : " Qui dit quoi ? ", " A qui ? ", " Comment ? ", etc.

Mais il s’en rajoute une autre, dont la prise en compte est déterminante : " En lui faisant faire quoi ? ". En d’autres termes, s’il convient de traiter les grandes questions traditionnelles : " Quelles sont les bonnes informations à transmettre ? ", " Quels sont les meilleurs arguments ? ", " Quels sont les canaux, outils, médias les plus appropriés ? ", il convient aussi d’en traiter une nouvelle : " Quels actes préparatoires doivent effectuer celles ou ceux dont je recherche le concours ? ". C’est la prise en compte de cette dernière question qui, en conférant à la " cible " un statut d’acteur (et, idéalement, d’acteur-partenaire) – et non plus seulement de récepteur – va faire toute la différence.


3/ Pouvez-vous donner des exemples d’actes préparatoires ?

Les actes préparatoires peuvent être très variés, par exemple : participer à une courte enquête, faire une observation, signer une pétition, mettre un autocollant ou un magnet, rédiger un court texte,  trouver des arguments, porter un badge ou un bracelet, etc. Dans une recherche-action récente (réalisée avec le Pr. Bernard et le Pr. Courbet, Aix-Marseille Université) les actes préparatoires consistaient à cliquer avec la souris de l’ordinateur pour remplacer une ampoule ordinaire par une ampoule basse consommation sur un site internet, avant d’être confronté à un message persuasif en faveur des lampes basse consommation. Les résultats montrent que la rétention des informations contenues dans le message est meilleure dans cette condition de communication engageante que dans une condition de persuasion sans acte préparatoire. Dans cette condition les participants étaient confrontés au même message persuasif pendant un temps strictement identique, mais sans avoir à cliquer, les ampoules ordinaires étant remplacées automatiquement par des ampoules basse consommation. L’attitude à l’égard des ampoules basse consommation est également plus positive et, surtout, le nombre de lampes basse consommation achetées est plus élevé dans la condition de communication engageante que dans la condition de persuasion. C’est dire l’importance du contexte qui rend (communication engageante) ou qui ne rend pas (communication persuasive) les gens " acteurs " !


4/ De façon plus générale, pouvez-vous parler des résultats que vous avez pu obtenir ?

Nous avons montré, au fil des années, qu’il était possible :

- d'e?conomiser pre?s de 25 % d'e?nergie dans un e?tablissement hospitalier, de favoriser le tri des déchets et, de fac?on plus ge?ne?rale, de promouvoir des comportements e?cocitoyens a? l’e?chelle de l’e?cole, a? l’e?chelle de la ville (en France et a? l’e?tranger), mais aussi sur la plage et en mer
- de doubler la probabilite? qu'un cho?meur de longue dure?e trouve un emploi au terme d'une formation
- d'augmenter la probabilite? que des  salariés portent  des e?quipements de se?curite?
- d'augmenter la probabilite? que des lyce?ens aient, dans leurs affaires, des pre?servatifs ou que des e?tudiants se rendent librement dans un centre de de?pistage pour y subir un test du VIH
- d’augmenter la probabilite? qu’un pre?le?vement d’organe puisse e?tre effectue? dans un CHU
- d'augmenter la probabilite? que des e?lecteurs se rendent aux urnes (en France et a? l'e?tranger)

5/ Quel est le conseil que vous souhaitez donner aux acteurs du changement pour mobiliser encore plus efficacement en 2014 ?

Je suis persuadé qu’il y a tout à gagner, et rien perdre, à s’efforcer d’optimiser sa pratique à la lumière des avancées des connaissances scientifiques, notamment en psychologie sociale et, en l’occurrence ici, à la lumière de la théorie de l’engagement et de la communication engageante, même si l’image de l’Homme que nous renvoie cette discipline, ses théories et les principes d’action qui en découlent, ne correspondent pas vraiment à l’image que nous avons de l’Homme et des déterminants de ses comportements.
Mais soyons optimistes et faisons confiance aux acteurs du changement. Leur rôle est, évidemment, déterminant.

[1] Leire, C. & Thidell, A. (2005). Product-related environmental information to guide consumer purchases e a review and analysis of research on perceptions, understanding and use among Nordic consumers. Journal of Cleaner Production, 13, 1061-1070  

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La théorie de l’engagement et les principes d’action qui en découlent sont présentées dans deux ouvrages  de référence :

La soumission librement consentie (Joule et Beauvois, PUF, 2009)  et surtout le célèbre Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens (Joule et Beauvois, PUG, nouvelle version mars 2014), vendu en France à plus de 350 000 exemplaires et traduit dans une douzaine de langues.

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Mots clefs : développement durable, expert

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