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Acteurs du Paris durable - Philippe BIHOUIX

Invité du mois

Philippe BIHOUIX

Novembre 2018 -
Thème du mois: 
Diplômé de l’École centrale de Paris, Philippe Bihouix est un ingénieur spécialiste des questions énergétiques travaillant actuellement dans le fret ferroviaire et membre de l’Institut Momentum. Il s’est également engagé un an comme chef de mission dans une ONG humanitaire en République Démocratique du Congo et en Angola.
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1/ Qu’est-ce que les Low Tech ? 

Les « low tech » sont, par opposition aux high-tech, des techniques sobres, agiles et résilientes. Elles sont une démarche consistant à concevoir des produits et des services les plus simples possible, visant à économiser les ressources non renouvelables, à faciliter la durabilité et la « réparabilité » des objets, à promouvoir l’économie circulaire, le réemploi et le recyclage, à réduire au maximum l’impact environnemental.

Les réflexions sur les technologies durables et accessibles pour tous remontent au moins aux années 1970 : le penseur Ivan Illich parlait d’outils « conviviaux » ; l’économiste Ernst Friedrich Schumacher recommandait, dans Small is Beautiful, d’appuyer le développement des pays du Sud sur des technologies « appropriées » (intermediate technologies), des machines productives mais moins coûteuses et plus simples à entretenir.

Les initiatives se multiplient. Dans l’industrie et les services, l’artisanat et les « éco-industries locales », fabriquant des produits de grande consommation durables, le mouvement des makers, le Do It Yourself, les innovations low-tech dans le domaine du bâtiment et de l’énergie (maisons, douches, fours solaires, éoliennes, etc.) ; dans le réemploi et la réparation, les « recycleries – ressourceries », les repair cafés, les ateliers informatiques « libres » ; dans l’agriculture et l’alimentation, l’agroécologie, la permaculture, le maraîchage biologique intensif, l’agroforesterie, l’utilisation d’outils auto-construits par les paysans, le mouvement slow food ; dans le commerce et la distribution, les initiatives zéro déchet, le retour de la consigne et de la vente en vrac, le compostage, les circuits courts….

De nombreux acteurs commencent à s’intéresser à la question : écoles d’ingénieurs ou de design, cabinets d’architecture, entrepreneurs, chercheurs, grandes entreprises, organismes publics, acteurs de la transition énergétique, responsables politiques territoriaux à toutes les échelles…

2/ Pourquoi y a-t-il un regain d’intérêt aujourd’hui pour ces Technologies d’un nouveau genre ?

Je pense que l’on commence à s’apercevoir que les promesses des high-tech ne « fonctionnent » pas, qu’on ne « sauvera » pas la planète avec les voitures électriques, le digital ou les nanotechnologies !

D’abord parce que toute technologie nécessite des ressources, souvent des métaux rares ; avec le passage au numérique on n’a pas dématérialisé l’économie, mais démultiplié nos besoins en ressources (mais elles sont extraites dans des pays lointains, sans conséquences directes pour nous). De plus, les high-tech aggravent les difficultés à recycler correctement, soit parce que les usages « dispersifs » augmentent (quantités très faibles utilisées dans les nanotechnologies et l’électronique ; multiplication des objets connectés jetables…), soit parce que la complexité entraîne un "downcycling" des matières recyclées, du fait des mélanges (alliages, composites…) et des applications électroniques (déchets complexes à traiter). Les métaux emblématiques des nouvelles technologies, comme les terres rares, l’indium, le gallium ou le germanium, ne sont recyclés, à l’échelle mondiale, qu’à moins de 1%. Bref, plus nous enrichissons nos objets et nos services en contenu technologique, plus nous piochons dans le stock limité de ressources, et plus nous nous éloignons des possibilités d’une économie circulaire.

Ensuite les nouvelles technologies permettent un usage plus efficace des ressources : covoiturage facilité par le numérique, optimisation des consommations énergétiques, des flux dans les transports, etc. Malheureusement l’histoire montre que l’efficacité « unitaire » créée par le progrès technologique est souvent balayée par l’effet rebond : c’est vrai pour l’isolation des logements (après rénovation, on gagne en confort, sans baisser autant que les calculs laissaient l’espérer), pour le numérique (même si l’efficacité énergétique des data centers progresse, toujours plus de données sont produites, échangées, stockées…), dans les transports (le covoiturage et les TGV ne réduisent pas le nombre de voitures, mais augmentent la demande de mobilité)…

Enfin il y a la question de la résilience. Construire les smart cities de demain, basées sur des data centers islandais contrôlés par des multinationales californiennes, bardées d’équipements fabriqués en Asie du Sud-Est, avec des matières premières issues de vingt ou trente pays différents, est-ce vraiment raisonnable ? Le monde high-tech est-il si désirable, avec ses territoires ravagés par les mines, les usines et les décharges, des populations expulsées ou exploitées, des conditions de travail «Zola 2.

0» dans les usines qui fournissent le monde entier, tandis qu’ailleurs se réduit la capacité de production locale et d’autonomie, de « résilience humaine » ?

3/ Peut-on parler d’innovation ?

Naturellement ! Mais l’innovation ne doit pas être seulement technique ou technologique. Il s’agit aussi d’innovation sociale, sociétale, organisationnelle, économique, culturelle… Prenez l’exemple du retour des emballages consignés : on sait déjà depuis longtemps comment, « techniquement », nettoyer une bouteille. Mais organiser les flux logistiques associés, trouver un modèle économique fonctionnant pour tous, requiert une grande agilité. Idem quand il s’agit de revoir nos usages, nos besoins, de réfléchir à une sobriété intelligente, à tous les niveaux : comment intensifier l’usage des mètres-carrés des bâtiments publics (utilisations fonctionnelles multiples) ou privés (espaces partagés) pour construire moins, comment favoriser le réemploi, etc.

Nous vivons dans l’injonction à l’accélération et à la « disruption » permanente. Dans les entreprises, les administrations, à l’école, il faut « innover » à tout prix. Mais où se trouve la véritable innovation ? Dans le fait de suivre (de subir ?), comme tous, l’accélération technologique – au risque de doucher nos espoirs de « durabilité » – de s’extasier sur la blockchain (dont on a bien du mal à savoir à quoi elle pourrait bien servir, à part dans les usages bancaires) ou le big data au contraire dans le courage et l’audace de repenser le système, de bousculer nos habitudes et les schémas préétablis, d’expérimenter d’autres modèles, plus sobres et plus résilients ?

4/ Le low Tech est-il collaboratif et un réseau est-il en train de se mettre en place ?

Je pense qu’il y a énormément d’initiatives, de bonnes volontés, d’enthousiasme. Mais il n’est pas simple de réussir à faire émerger et fonctionner des alternatives dans le système actuel. La puissance publique a un rôle important à jouer : par la politique fiscale (qui aujourd’hui favorise la consommation d’énergie et de ressources au détriment du travail humain, incite ainsi au remplacement des personnes par des logiciels, des bornes d’accueil ou des robots…) ; par son pouvoir réglementaire et normatif (il faut aller un peu plus loin que l’interdiction des cotons-tiges) ; par son pouvoir prescriptif (dans les cahiers des charges des appels d’offres publics, des ordres d’achat…) ; et par le soutien aux initiatives, à toutes les échelles territoriales.

5/ Y aura-t-il un âge des Low Tech ?

Disons, pour reprendre la dernière phrase de l’Utopie de Thomas More, que « je le souhaite plus que je ne l’espère ». Mais le gâchis immense des ressources que nous faisons aujourd’hui (30% de gaspillage alimentaire, déplacer des objets métalliques de 1,5 à 2 tonnes pour transporter 150 ou 200 kg de passagers et de bagages, etc.) me rend aussi optimiste : nous avons les moyens techniques, financiers, organisationnels, de construire une civilisation (réellement) durable. A condition de le vouloir.

6/ Le Low Tech à Paris c’est possible ?

Les low tech ne sont pas pertinentes à toutes les échelles. Plus la densité de population est forte, et plus il est nécessaire de mettre en œuvre des systèmes complexes, comme pour l’eau potable, l’assainissement, les transports… Mais il y a quelques beaux programmes qui pourraient être lancés ou renforcés : le compostage généralisé (lombricompostage en appartement, compostage en bac dans les cours d’immeuble ou dans les parcs…), l’ouverture permanente d’ateliers de réparation, de recycleries, d’ateliers informatiques pour apprendre à maintenir et faire durer son matériel, dans tous les arrondissements… Et au-delà de l’économie de ressources, ce type d’initiatives permet de créer du lien social, des projets communs, de l’emploi non délocalisable.

Auteur ou co-auteur de plusieurs ouvrages, dont « L’âge des low techs, vers une civilisation techniquement soutenable » et « Le désastre de l’école numérique : plaidoyer pour une école sans écran »

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Mots clefs : low tech

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