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Acteurs du Paris durable - François Ramade

Invité du mois

François Ramade

Mars 2015 -
Thème du mois: 
Professeur émérite d’Écologie à l'université Paris-Sud (Orsay). Président d’honneur de la Société Nationale de Protection de la Nature. Auteur de nombreux ouvrages d'écologie, François Ramade, écologue de renommée internationale répond sans concession à l’épineuse question des pesticides.
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1/ Comment expliquer que la France soit le pays européen qui utilise le plus de pesticide, avec une consommation qui a augmenté cette année ?

Effectivement la situation en France est lamentable. La France est le 3e consommateur mondial de pesticide… devant même le Brésil, dont la surface agricole utilisée est pourtant cinq fois plus importante ! Alors que les Pays-Bas ont réduit de moitié leur consommation de pesticide entre 1980 et 1990, la France peine encore aujourd’hui à mettre en œuvre son plan Ecophyto [1], qui par ailleurs est l’un des rares [2] points du Grenelle de l’Environnement dont la pertinence est incontestable, sous la pression de quelques syndicats agricoles et par suite des réticences des exploitants pratiquant de façon inconditionnelle l’agriculture « conventionnelle » intensive et industrialisée, antiécologique par essence. En s’accrochant frénétiquement à cette agriculture « conventionnelle » dite « moderne », ils bloquent toute évolution vers une agriculture plus « écologique » intégrant le fait de produire mieux. C’est l’éternel drame franco-français qui aboutit  à une approche calamiteuse des problèmes environnementaux.


2/ Quels sont les impacts les plus importants sur l’environnement des pesticides ?

Ils sont tellement nombreux, que j’y ai consacré des chapitres entiers de certains de mes livres académiques [3]! On peut dire – en résumant en quelques mots un nombre considérable de recherches – que l’on retrouve des traces de pesticides, en particulier  des principaux d’entre eux les d’insecticides, les fongicides  et les herbicides dans tous les milieux. Même présents à de très faibles doses, les conséquences sont importantes. En mer, ces derniers sont l’une des causes de la disparition des récifs coralliens, or la concentration n’y est pourtant que de l’ordre de 0,1 ppm : ce qui équivaut à une cuillère à café de chocolat dilué dans 3 wagons-citernes de lait de 33 000 m3 chacun…

Les engrais phosphatés sont également responsables de nombreux problèmes. Ils contiennent comme impuretés des éléments toxiques tels le cadmium ou l’arsenic et divers métaux lourds qui petit à petit s’accumulent dans le sol, dans l’eau  et dans les parties aériennes des plantes cultivées, contaminant ainsi notre alimentation.


3/ Et sur notre santé ?

Là encore, c’est un vaste sujet, dont il est difficile de faire le tour rapidement. Cependant on peut affirmer que le risque d’ingestion de pesticide est permanent et que le risque pour la santé est avéré. Il y a une corrélation absolue entre la prévalence de certains cancers et l’utilisation de certains pesticides polluants organiques persistants tels les insecticides organo-chlorés même si les agences sanitaires minimisent ces faits, les organismes publics ayant pour consigne, comme trop souvent en France, de « rassurer » les consommateurs.

De nombreux pesticides sont des perturbateurs endocriniens  qui ont une forte incidence sur certains  cancers comme le cancer du sein et de la prostate hormonaux-dépendants. Ce dernier étant d’ailleurs celui dont la prévalence augmente le plus chez les hommes depuis quelques années.

Certains insecticides organochlorés et organophosphorés agissent eux directement sur la thyroïde ou sur les glandes endocrines surrénaliennes. Ce n’est pas un hasard si la prévalence des cancers de la tyroïdes et les problèmes thyroïdiens ne cessent d’augmenter en France, laquelle est encore attribuée, comme on peut souvent l’entendre, au passage du nuage de Tchernobyl, voici maintenant près de 30 ans, alors qu’il est démontré que les retombées ont été minimes sur le territoire national…!


4/ Des chiffres sur les usages dans les jardins privés  par rapport aux usages agricoles en IDF ?

A l’échelle de la France, il a été estimé que plus de 10% de la masse totale de pesticide consommé est utilisée dans les jardins de particuliers. Une consommation énorme au regard des surfaces que cela représente, ce qui démontre un surdosage important des jardiniers amateurs.


5/ Existe-il des alternatives efficaces à l’utilisation de ces produits phytosanitaires ? Quelles pistes sont les plus prometteuses et qui travaille dessus ?

Oui, les alternatives existent. J’en ai fait un exposé dans mon dernier livre académique où je développe le concept d’agriculture écologiquement intensive. En s’appuyant sur des techniques de lutte biologique contre les ravageurs des cultures mais aussi en choisissant des variétés résistantes et adaptées, on aboutit  à des rendements très satisfaisants sans utilisation de produits phytosanitaires.

Vous pouvez retrouver le détail dans mon dernier ouvrage « Un monde sans famine ? Vers une agriculture durable [4] ».


6/ A Paris, quel(s) pouvoir(s) ont les consommateurs que nous sommes?

C’est tout le problème du consommateur qui est également citoyen et dont les choix peuvent avoir des conséquences favorables ou pas sur l’environnement. En ce qui concerne les pesticides, les consommateurs peuvent se tourner vers une alimentation issue de l’agriculture biologique, en particulier pour les œufs, le lait et la viande. En effet, le phénomène de bioamplification des substances chimiques toxiques, donc nocives pour la santé,  est particulièrement important dans les produits issus de l’élevage qui se placent de ce fait au sommet de la chaîne alimentaire.  Les pesticides et les produits phytosanitaires en général, passent d’abord dans le sol, puis dans l’herbage brouté par le bétail avant de s’accumuler dans le lait et la viande. Il existe des coopératives agricoles ne vendant que des produits bios. Une alternative possible, même à Paris.

On retrouve également des traces de pesticides dans la plupart des fruits et légumes du commerce en particulier dans le raisin de table et les pommes (en France, il se faisait avant 2010 en en moyenne quelques 28 traitements pesticides par an sur les pommiers ….). Une étude du magazine  « Que choisir ? » portant sur 54 variétés vendues dans des hypermarchés  avait  montré la présence dans tous les lots d’au moins 4 à 5 pesticides différents et la valeur limite autorisée était dépassée dans plus de 5 % des échantillons. Les légumes tubercules (pomme de terre, carotte, etc.) sont également très touchés du fait du phénomène de bioaccumulation. Si laver les fruits et légumes supprime bien quelques traces de pesticides, cela reste marginale. Le meilleur moyen de se prémunir reste donc d’opter pour des aliments bios.

 

[1] Plan Ecophyto, lancé en 2008 à la suite du Grenelle de l’Environnement qui vise notamment à réduire de 50 % la consommation de pesticide d’ici 2018 [NDLR].

[2] N.D.A. : On se doit de souligner que l’examen de divers problèmes environnementaux lors du Grenelle de l’Environnement  a parfois  conduit à des décisions irréalistes voire absurdes. On ne saurait par exemple trop insister sur ce grotesque  «  bonus » dit écologique  attribué aux automobiles diesel et pénalisant les moteurs à essence dont la pollution est minime…,alors que ce type de motorisation génère une pollution de l’air urbain calamiteuse au plan de l’ hygiène publique car outre les particules fines, les diesels émettent de nombreuses autres substances polluantes aux effets redoutables sur la santé humaine. Mais le « malus » est déterminé en prenant pour mesure de pollution les rejets de CO2, plus faibles chez les véhicules diesel, au motif que c’est un gaz de serre.

[3] Éléments d'écologie - Écologie appliquée : Action de l’Homme sur la biosphère. 7e édition, 2012 éditions Dunod

[4] Un monde sans famine ? Vers une agriculture durable. 2014, éditions Dunod

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Mots clefs : biodiversite

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