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Acteurs du Paris durable - François Lasserre

Invité du mois

François Lasserre

Juin 2015 -
Thème du mois: 
Auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation, François Lasserre utilise l'arme de l'humour pour faire reculer l'ignorance et les préjugés dont les insectes sont l'objet. Il est impliqué dans le monde de l’éducation à l’environnement, en tant que vice-président de l'Office pour les insectes et leur environnement (Opie), co-président du Graine IdF (réseau d’éducation à l’environnement), expert « éducation » de l’UICN France et membre des Journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie (JNE).
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1 / Pouvez-vous nous rappeler en quelques mots ce qu’est la pollinisation et quels sont les principaux pollinisateurs dans notre environnement ?

La pollinisation c’est tout simplement le transport du pollen. Parfois c’est le vent qui s’en charge (céréales, conifères…), parfois la pluie et parfois un animal (insectes, oiseaux, chauves-souris…). En Europe, ce sont surtout les insectes qui effectuent ce transport, et quelques autres visiteurs des fleurs, comme une araignée en chasse.

En butinant de fleur en fleur, le pollen, équivalent des spermatozoïdes,  transporté par les pollinisateurs ira féconder l’ovaire d’une autre fleur, qui gonflera et deviendra un… fruit. Croquer dans une pomme, c’est croquer dans une fleur enceinte, avec les enfants à l’intérieur, les pépins ! C’est une image anthropomorphique, certes, mais parlante.

Tous les visiteurs des fleurs sont susceptibles de polliniser. Si vous restez à côté d’une fleur, vous remarquerez de nombreux insectes butineurs : abeille domestique, abeilles sauvages, bourdons, mouches, punaises, papillons, guêpes, frelons… et non seulement vous remarquerez une très grande diversité d’espèces (des milliers, rien qu’en France !), mais aussi une grande quantité d’individus. Il suffit d’aller voir les galeries photos du programme de science participative spéciale pollinisateurs, le Spipoll, pour s’en rendre compte.

2/ Pourquoi est-ce important d’avoir une grande diversité de pollinisateurs dans la nature ?

Les fleurs sont les organes sexuels de nombreuses plantes (toutes n’en ont pas), dont la forme, la couleur, l’électricité statique, l’odeur, le goût… permettent d’attirer les pollinisateurs.

Insectes et fleurs sont apparus sur Terre ensemble, et ont co-évolué. Désormais, on le voit bien, il existe une grande variété de fleurs et d’insectes butineurs, et toutes les fleurs ne conviennent pas à tous les insectes. Par exemple, certains insectes ont une trompe courte, qui ne leur permet pas d’atteindre le nectar d’une fleur profonde. Ils iront voir ailleurs, sans la polliniser. D’autres insectes, à trompe plus longue, entreront en jeu. Et ainsi de suite. Cas extrême : certaines fleurs ne sont butinées que par une seule espèce d’insecte. La reproduction de la diversité de plantes à fleurs nécessite donc une diversité d’insectes butineurs.

3/ Comment se portent les pollinisateurs en France ?  Et à Paris ?

Le déclin des papillons de prairie, la chute impressionnante des populations de bourdons, le cas de l’abeille domestique… sont autant de rares indices qui nous alertent depuis longtemps. Rares, car les entomologistes, spécialistes des insectes, sont peu nombreux sur le terrain, pour y mener des études fiables sur ces déclins. Rare aussi car qui étudie ou nous parle de la disparition des mouches, excellentes pollinisatrices ? Mais nous le remarquons chaque jour nous-même, il y a moins d’insectes volant autour de nous, moins de papillons, moins de diversité. Les immenses champs labourés, les parcs et jardins tondus, les infrastructures et les aménagements divers, tous ne laissent quasiment plus de place au sauvage et au spontané. Parmi ce spontané, il y a la diversité des fleurs sauvages, des herbes folles. Celles qui nourrissent et accueillent la diversité.

Dans Paris, on trouve une certaine diversité. La Ville fait beaucoup d’efforts pour rendre ses parcs et jardins attractifs, former ses jardiniers, d’où la présence de nombreux micro-habitats. En revanche, les populations de chaque espèce exigeante ne sont pas toujours très grandes.

Prairies semi naturelles, talus ensoleillés, vieux murs, bois mort… sont des lieux de pontes pour de nombreuses abeilles sauvages, par exemple. Il en existe ça et là, mais cette gestion reste confinée à certains parcs. Difficile de demander aux habitants de laisser tranquilles leurs terrasses, ou de laisser du bois morts dans un coin de la rue. Nous n’avons pas encore concilié nos villes avec l’ensemble du vivant, c’est d’ailleurs en partie cette séparation qui a motivé la construction de nos cités.

C’est en train de revenir, doucement, mais surement ?

4/ Concernant les ruches, leur installation peut-elle avoir des conséquences sur la faune sauvage ?

Installer une ruche est un apport d’animaux domestiqués et venus d’ailleurs, avec leurs gènes et leurs maladies, qu’on lâche sans se poser de questions.

Comme on est tous fans de miel, ça nous semble une bonne idée. Seulement c’est aussi l’arrivée de 20 à 50 000 individus par ruche, dans un secteur déjà occupé par des pollinisateurs sauvages : abeilles sauvages, mouches, papillons, guêpes… C’est donc une question que l’on doit se poser et étudier encore, car les rares études ne sont pas suffisamment nombreuses pour en tirer des conclusions avérées, dans toutes les situations. Certains pensent que oui, il y a concurrence, d’autres sont plus mitigés et disent aussi qu’il y a complémentarité, parfois. Mais n’oublions pas que c’est un sujet difficile, tant nous sommes attachés à l’abeille domestique (ou plutôt à ces apports), où la subjectivité entre beaucoup en jeu.

Ce qu’il est utile de retenir, c’est que l’installation d’une ruche ne peut pas être motivée par « faire un geste en faveur de la biodiversité ». Ce sera plutôt un soutien symbolique aux apiculteurs, un geste de rébellion face aux industries du pesticide, ou tout simplement une envie de faire son miel et de retrouver le goût d’une activité artisanale.

Une tendance du moment est une sorte d’entre deux : fabriquer une ruche rustique et vide, puis la laisser en attendant qu’elle accueille un essaim « sauvage ». C’est un nichoir à abeille domestique.

5/ Comment favoriser la présence des pollinisateurs à Paris ? En installant des ruches ?

L’abeille domestique n’est qu’un apport artificiel de pollinisateurs, or l’idéal est de favoriser la présence de ceux déjà présents et souvent mieux adaptés au terroir/territoire.

Intégrer le plus possible dans l’existant ou le neuf, des abris, aussi petits soient-ils, et des nichoirs à oiseaux, mammifères, insectes… de façon la plus pérenne possible (pierre, briques, béton de bois, bois dur…). Après le gîte, penser au couvert, en laissant les herbes folles s’installer, au milieu des fleurs d’ornement ou au potager, en prenant sur vous si cela ne ressemble pas au « jardin à la française », mais plutôt à l’anglaise ! Ces abris (végétaux morts inclus) et cette nourriture, resteront en place et dureront le temps d’accueillir des petits êtres vivants dont c’est également le territoire.

La place de cette biodiversité en ville commence à être pensée, mais encore de façon très anthropomorphique, rangée, soignée, calibrée, maîtrisée… C’est plus fort que nous, on ne supporte plus depuis longtemps le libre et le spontané. La folie des herbes, le négligé du bois mort, l’audace des animaux non-humains… sont autant de freins au laisser-faire.

Pourtant, partout autour de nous, d’autres petits habitants ont des besoins vitaux. Depuis plus de 150 ans (Lamarck, Darwin…), notre égo ayant sérieusement été mis à mal, il est désormais temps de ne plus se considérer comme seuls au monde, et d’intégrer nos impacts dans nos réflexions, sur les territoires, et à l’échelle de chacun d’entre nous, jusque sur notre balcon !  

Pour aller plus loin :

Le Blog de François Laserre

> L'Office pour les insectes et leur environnement (Opie)

Graine IdF (réseau d’éducation à l’environnement)

Journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie (JNE)

Comité français de l'UICN

> Quelques uns de ces ouvrages : 

Araignées du soir, espoir ? Proverbes et dictons bêtes. Delachaux et Niestlé, 2015 (à paraitre).

J'observe les insectes (éditios Salamandre, 2014)

Au secours une bestiole ! Manuel antistress face aux bêtes qui nous embêtent (Roland Garrigue ill., éditions Delachaux et niestlé, 2012)

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